musicologie

Marseille, le 6 novembre 2019 —— Jean-Luc Vannier.

Jessica Pratt et Yijie Shi, superbe duo amoureux dans I Puritani à l’Opéra de Marseille

Giuliano Carella (direction). Photographie © Christian Dresse.

Deux jeunes et superbes voix ont littéralement envoûté, mardi 5 novembre, l’opéra de Marseille dans une version concertante de I Puritani, opéra en trois actes de Vincenzo Bellini (1801-1835). Une œuvre dont le niveau des productions, entre celle entendue à l’opéra de Monte-Carlo et celle de la Staatsoper de Vienne, peut varier du tout au tout. Un compositeur connu pour son « élégance aristocratique, son charme de dandy blond » et « très occupé par les femmes… » (Lucien Rebatet, Une histoire de la musique, Coll. « Bouquins », Robert Laffont, 2011, p. 398).  « Un petit polisson » dira aussi de lui Frédéric Chopin.

De cette histoire d’amour tirée du drame historique Têtes Rondes et cavaliers de Jacques-Arsène-Polycarpe Ancelot et Joseph-Xavier Boniface dit Saintine et mise en livret par le comte Carlo Pepoli, le compositeur a su, une fois libéré des influences orchestrales de Gioacchino Rossini, mettre en exergue la sincérité simple et émouvante des protagonistes par l’incandescente sensualité de leurs mélodies. Et ce, tout en métamorphosant le rôle de l’orchestre. En clair, I Puritani, œuvre dont l’auteur disait « qu’elle ouvrait les portes » (Piotr Kaminski, Mille et un opéras, Fayard, 2003, p. 87), est avant tout une affaire de gosiers. Sur ce point précis comme sur d’autres, nous n’avons pas été déçu par cette version marseillaise.

Jessica Pratt (Elvira) et Yijie Shi (Arturo). Photographie © Christian Dresse.

La direction musicale de Giuliano Carella est à la fois dynamique et pointilleuse : en apparence répétitive, presque corporellement massive, sa gestuelle n’en garantit pas moins une impulsion musclée et une rythmicité jamais démentie dont l’orchestre de l’opéra de Marseille — en très grande forme — sait tirer profit. Mais c’est surtout sa direction des artistes et des chœurs sur le plateau qui mérite des éloges : des départs méticuleusement pointés, une attention soutenue pour accorder aux chanteurs une certaine liberté dans leur interprétation et pour leur laisser le temps de recueillir les acclamations. Le « Alerta » et le « Quando la tromba squilla » des chœurs de l’opéra de Marseille (Chef de chœur Emmanuel Trenque) en administrent la preuve dès l’ouverture. Efficace, magistral.

Yijie Shi (Arturo). Photographie © Christian Dresse.

Et voilà nos deux héros du soir : après ses débuts parisiens en 2017 dans Lucia di Lammermoor, la soprano Jessica Pratt confirme dans le rôle d’Elvira la qualité exceptionnelle d’une ligne de chant techniquement très élaborée et doublée d’une fabuleuse présence scénique. Sans partition, elle virevolte d’un pupitre à l’autre, manie le sourire cajoleur comme un sabre tranchant mais sait tout aussi bien arracher quelques larmes au public comme, paraît-il, Norma y parvenait chez Richard Wagner. Puissance des aigus à la fois éclatants et harmonieux, vocalises fluides et onctueuses : son « Son vergin vezzosa » à l’acte I d’une fraicheur toute juvénile, puis son « O rendetem la speme ; o lasciatemi morir » et son « Vien diletto, in ciel la luna » à l’acte II sont vivement ovationnés.

Nicolas Courjal (Sir George Walton) et Jessica Pratt (Elvira). Photographie © Christian Dresse.

Né en 1982 à Shanghai, diplômé en 2006 du collège Toho de Tokyo, Yijie Shi interprète avec une profonde et émouvante intériorité le personnage de Lord Arthur Talbot : même s’il ne se risque pas au contre-fa final –nous saurons attendre car le désir croît avec le manque —, le ténor chinois séduit d’autant plus par la densité émotionnelle dont il sait parfaitement investir tous ses airs qu’il parvient en outre à conserver une sorte de détachement impassible sous les vives acclamations du public :  ovations qui surgissent dès son « A te, o cara, amor talora » à l’acte I, qui se poursuivent dans son duo avec Elvira sur la chanson du « troubadour » et se déchaînent après son « Credeasi, misera! » à la fin de l’acte III. Chinois ou pas, le ténor est « toujours et partout un danger pour les vierges » explique sans rire le psychanalyste et disciple de Freud Wilhelm Stekel (La Femme frigide, coll. « Idées », Gallimard, 1973, p. 46) !

Toujours sur les sommets vocaux, le baryton Jean-François Lapointe, n’était pas cette fois-ci irréprochable dans le rôle de Sir Richard Forth (Riccardo): nommé récemment Directeur artistique à l’Opéra de Québec, professeur de chant, le temps lui aura sans doute manqué pour mieux se préparer à ce qui constituait par surcroît une prise de rôle. En témoignent ses difficultés pour son « per sempre io ti perdei ! » dès le premier acte.

I Puritani. Opéra de Marseille. Photographie © Christian Dresse.

La basse Nicolas Courjal (Sir George Walton) nous a semblé pâtir du fait d’être dans toutes les productions récentes de Monte-Carlo à Marseille : un certain monolithisme du timbre, une forme inattendue de fragilité vocale, notamment dans les graves, pourraient finalement attester du fait qu’il est difficile d’interpréter avec une même ligne de chant du Giuseppe Verdi (Philippe II dans Don Carlo), puis du Jacques Offenbach (Lindorf, Coppélius, Dr Miracle et Capitaine Dapertutto dans Les Contes) et enfin du Charles Gounod (Méphistophélès dans Faust). Les forte lors de son duo avec Riccardo « Suoni la tromba, e intrepid » à l’acte II demeurent toutefois très expressifs. Julie Pastouraud (La Reine Henriette et Oenone dans Hyppolite et Aricie), Eric Martin-Bonnet (Lord Walton et Sadoc dans La Reine de Saba) et Christopher Berry (Sir Benno Robertson) complètent cette distribution, amplement, longuement et légitimement ovationnée lors des rappels.

 

Marseille, le 6 novembre 2019
Jean-Luc Vannier


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Mercredi 6 Novembre, 2019 20:20