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Cherche congélateur… « Hippolyte et Aricie » (Glyndebourne, 19 & 25 juillet 2013)

 

Deux DVD Sony Opus Arte, 186 mn.

Hippolyte et Aricie

12 septembre 2014, par Eusebius ——

FR3 diffuse ce vendredi 12 septembre, anniversaire de la disparition de Rameau, cette production de Glyndebourne, maintenant disponible chez Opus Arte.

La France répugnerait-elle à se montrer iconoclaste ? Les mises en scène qu'elle nous a offertes des œuvres scéniques de Jean-Philippe, si pertinentes soient-elles, semblent peiner à abandonner les clichés traditionnels. Ainsi la Platée de Calixto Bieito, l'an passé, fit-elle froncer le sourcil des gardiens du temple. Cette production, elle aussi, a jeté le trouble. Sans doute le Castor et Pollux (de Barrie Kosky), emprunté par Dijon (du 26 au 4 octobre) à Berlin et Glyndebourne s'inscrira-t-il dans la même veine.

Jonathan Kent, le metteur en scène, a choisi de retourner aux sources et à l'étymologie du baroque. Il s'agit de surprendre le spectateur. Donc, aux antipodes de la reconstitution historique, sa production interroge, choque, émerveille en permanence et ne saurait laisser indifférent. Les puristes feront valoir que la forêt de Diane transposée à l'intérieur d'un gigantesque congélateur, l'invocation à Neptune chantée devant un aquarium, pour ne prendre que deux exemples, relèvent de la provocation. Et si c'étaient notre intelligence et notre sensibilité qui étaient ainsi stimulées ? Car ses choix, radicaux, sont d'une parfaite cohérence. Diane voit son empire menacé par l'Amour. Les oppositions sont claires : le froid austère, statique, chaste, blafard d'une part, le flamboiement passionné, coloré de l'autre. Ainsi plante-t-il le décor. Un décor surdimensionné, puisque les humains sont de petites choses, que les dieux manipulent et observent. Le prologue se déroule dans une chambre froide et ses compartiments. Voulez-vous une forêt ? Les choristes vont extraire du bac à légumes d'immenses brocolis qu'ils vont planter comme des arbres. Diane reste toujours haut perchée, dans son casier ou descendant des cintres à mi-hauteur. L'Amour éclot d'un œuf (de la boîte de six !) en en cassant la coquille ! Certes c'est à un drame que nous allons assister, mais l'humour, le clin d'œil sont omniprésents. Voulez-vous un enfer ? La façade arrière du congélateur, avec ses divinités et leurs serviteurs juchés sur le compresseur. Les costumes sont évidemment de la fête : pour les humains, tenue de ville (encore que les sous-vêtements soient exhibés, amour oblige), mais tenues olympiennes, ou oniriques pour les immortels, chamarrées, inventives, avec des insectoïdes (pardonnez le néologisme) comme Tisiphone, les Parques… Rien ne laisse indifférent.

Hippolyte et Aricie, à la différence de Phèdre, est supposé se conclure sur une happy end où le couple se retrouve, enfin. Comme personne n'est dupe de cette fiction conventionnelle, Jonathan Kent place le finale dans une morgue démesurée (Diane a vaincu !), avec ses tiroirs d'où les corps sont extraits : si les héros sont réunis, ils ont perdu leur âme, indifférents, statiques, loin l'un de l'autre.

Visuellement, la surprise des premières scènes passées, la cohérence du propos paraît évidente pour expliciter cette lecture fidèle et inventive, fouillée. Malgré la durée de l'œuvre, jamais l'attention ne faiblit. Le rythme est renouvelé, en accord avec le caractère de chaque instant. La direction des acteurs, les évolutions du chœur, les chorégraphies inventives témoignent de la volonté de faire de la danse une composante majeure de l'ouvrage. Les divertissements prennent ainsi un intérêt réel, à la différence de la plupart des productions, où les danses mi-champêtres, mi-aristocratiques, suspendent l'action, sorte d'intermèdes artificiels.

Le début du prélude et de chaque acte est ponctué par l'apparition, sur le rideau de scène, du beau visage buriné d'un homme âgé, chauve, dont l'expression est changeante, en fonction de l'action. Excellente idée qui conduit le public à se taire et à préluder au drame.

Au pupitre, un fin connaisseur de cet ouvrage dont il signa déjà tant de réalisation : William Christie. À la tête, cette fois-ci, de l'Orchestra of the Age of the Enlightenments, et non pas de ses Arts Florissants. Formation virtuose, rompue depuis son origine à l'interprétation baroque, elle brille de tous ses feux (y compris les musettes !), réactive, souple et énergique. On peut cependant regretter que le chef n'y imprime pas toujours la gravité, la puissance dramatique que requiert fréquemment la tragédie lyrique. Les interprètes, au premier rang desquels le chœur, ont bien appris leur leçon : la diction, l'intelligibilité du texte, quelle que soit l'origine des chanteurs, sont exemplaires.

On a souvent répété qu'à l'opéra le chœur devait attendre Boris Godounov pour conquérir sa légitimité dramatique. Manifestement, les auteurs de ce jugement ne connaissaient pas Hippolyte et Aricie. L'action, qu'il ne se contente pas de commenter, le sollicite très fréquemment, et son écriture se révèle particulièrement soignée et inventive. Si le Glyndebourne Chorus est vocalement superlatif, chacun de ses membres se double d'un parfait comédien et danseur.

Les solistes, y compris, les seconds rôles, sont tous remarquables. L'Hippolyte campé par Ed Lyon est convaincant, tout comme l'Aricie de Christiane Karg. Couple jeune, doté de belles voix, expressives à souhait. Phèdre et Thésée, l'autre couple, sont exceptionnels. Sarah Conolly est Phèdre, imprégnée de passion racinienne, servie par une voix splendide. Rôle écrasant, on pourrait énumérer tous ses airs (et aussi ses récitatifs ou monologues) : « Je vous entends, et bien que la trompette sonne » (acte I scène 4) , « que rien n'arrête ma fureur » (acte I scène 6) ; dès la fin du 1er acte son récit prémonitoire nous avertit  « la mort est mon dernier recours » ; son monologue qui ouvre le 3e acte, où elle attend Hippolyte qu'elle espère conquérir… Sa fureur dans le duo canonique tourmenté « Ma fureur va tout entreprendre » et dans le récitatif suivant constitue un des sommets de la tragédie. Poignante à l'acte IV lorsqu'elle s'accuse de la mort d'Hippolyte dont le corps noyé flotte entre deux eaux « Non, sa mort est mon seul ouvrage »…

Peut-on mieux chanter, être Thésée, que Stéphane Degout ? Il est permis d'en douter. Tout est au rendez-vous : le timbre, la puissance, le sensibilité, la vérité dramatique. Jamais il n'a été aussi bon. François Lis campe tout-à-tour Pluton, Jupiter puis Neptune. Familier de cet emploi, son autorité vocale l'impose comme leur meilleur interprète.

Katherine Watson est Diane, rôle ingrat certes, mais qu'elle fait vivre de sa belle ligne vocale. Quant à Emmanuelle de Negri, incontournable Telaïre de Castor et Pollux, elle est ici grande prêtresse, chasseresse, et rossignol. Une grande voix, aussi, qui culmine avec les « rossignols amoureux » parmi les plus beaux que l'ait écoutés. Julie Pastouraud chante la rouée Oenone cette nourrice-manipulatrice qui va provoquer le drame. Son beau timbre, l'agilité vocale, la vérité dramatique emportent l'adhésion. Loïc Félix, Tisiphone, n'apparaît que brièvement, au début de l'acte 2, lorsque la furie entraîne Thésée aux enfers. Mais son intervention, seule ou en duo contrasté avec le héros « Rien n'apaise ma fureur » est un morceau d'anthologie. Pourquoi n'entendons-nous pas notre ténor guyanais plus fréquemment ? Aucun des autres chanteurs ne démérite.

J'avoue. En dehors de Platée, c'est la première fois que j'assiste à une œuvre lyrique de Rameau, qui, à aucun moment, n'invite au relâchement de l'attention ou à l'ennui.

A recommander à tous : celui qui surmonte les quelques surprises provocatrices du prologue sera captivé par cet enregistrement hors du commun.

 

Eusebius
12 septembre 2014

 

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