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I Puritani pour touristes à la Staatsoper de Vienne

Adam Plachetka (Sir Riccardo Forth) et Venera Gimadieva (Elvira). Photographie © Ashley Taylor.

La déception fut à la mesure des attentes. Pour la première, jeudi 4 janvier, du dernier opéra de Bellini I Puritani à la Wiener Staatsoper, nous pouvions espérer une production digne d’un établissement lyrique à la réputation mondiale. Et qui, cerise sur le gâteau, offre à chacune de ses places au parterre, une tablette électronique personnalisée permettant, entre autres, de choisir la langue d’affichage des sous-titres.  Nous sommes resté bien en deçà du niveau et de la qualité du I Puritani donné récemment à l’opéra de Monte-Carlo.

Malgré les magnifiques costumes de José Manuel Vasquez, sombre alliage de conquistadors espagnols et de guerriers samouraïs, le clair-obscur de Rudolf Fischer qui engloutit la scène pendant deux bonnes heures, n’a pas suscité chez John Dew et Heinz Balthes le désir d’élaborer une mise en scène nettement plus audacieuse : à part les entrées et les sorties fracassantes des chœurs de la Wiener Staatsoper (Martin Schebesta), au demeurant impressionnants, l’immobilisme règne. Classicisme absolu, les artistes interprètent leurs grands airs plantés au milieu du plateau.

La direction musicale d’Evelino Pido, entendu à Nice il y a quelques années, fait ce qu’elle peut. Le maestro s’agite pourtant comme un beau diable sur son pupitre mais l’énergie qu’il insuffle aux musiciens de l’orchestre de l’opéra de Vienne, fascinante dans sa gestuelle, ne parvient pas à s’extraire de la fosse pour se diffuser efficacement sur la scène. Ses efforts pour aiguiller les chanteurs semblent vains. De nombreuses asymétries entre musique et chants sont ainsi repérables et Evelino Pido s’impose souvent — à nous aussi — une réduction outrancière des tempi d’exécution afin d’aider les artistes.

Venera Gimadieva (Elvira) et Dmitry Korchak (Lord Arturo Talbo). Photographie © Ashley Taylor.

La distribution, nous regrettons vivement de l’écrire, n’est pas à la hauteur. Dans le rôle d’Elvira, Venera Gimadieva qui fait ses débuts à Vienne, ne possède pas cette capacité vocale aux fioritures lyriques qui conviendrait au personnage et ce, nonobstant de très acceptables vocalises dans l’air de la folie. Outre un timbre aux fortes résonances métalliques, son vibrato prononcé gâte plusieurs de ses notes aigues. Des notes dont elle évite soigneusement, notons-le au passage, les plus ambitieuses : nous avons attendu — là aussi en vain — le bémol de l’octave supérieure. La mezzo-soprano Ilseyar Khayrullova (Enriquetta di Francia) s’en sort mieux et le moment de l’acte I où elle apparaît en compagnie de Lord Arturo Talbo reste l’un des plus convaincants de cette production.

Les rôles masculins sont pratiquement tous à la peine. Seule la basse Sud-Coréenne Jongmin Park (Sir Giorgio) possède une voix stable, correctement projetée et doublée d’une justesse de ton. Mais la rondeur, la corpulence même de l’émission — au détriment de l’aspect charpenté, structuré de la voix — ne sied pas du tout au registre cantate de ce répertoire. Pour sa prise de rôle dans l’interprétation de Lord Arturo Talbo, le ténor Dmitry Korchak est constamment, quant à lui, sur le fil du rasoir : voix de fausset à plusieurs reprises, notamment dans son « Vieni…». Chaque ascension dans les notes hautes devient un dangereux temple du risque aggravé par le déséquilibre et le manque de justesse de certains médiums. Celui que notre confrère avait mentionné dans le rôle de Nadir dans Les Pêcheurs de perles à l’opéra comique en juin 2012 et que nous avons entendu récemment, certes en meilleure forme, dans Il barbiere di Siviglia à Monte-Carlo séduit davantage dans les récitatifs que dans ses grands airs : celui  du « troubadour près de la source » est sans passion et son final « Cruels » passe complètement inaperçu. Il faut dire qu’il est, dans cette version, assassiné par Riccardo à la fin de l’acte III : inutile donc d’espérer le mi naturel suraigu et salvateur qui clôt par ailleurs son rôle. Dans le personnage de Sir Riccardo Forth, le baryton Adam Plachetka, qu’un confrère mentionne pour le festival de Montpellier en juillet 2014, nous laisse également sur notre faim. Nous sentons bien de vastes possibilités mais son premier air « Ah per sempre io ti perdei » n’est guère enthousiasmant par son monolithisme, son absence d’intonations et de nuances. Son duo « Liberta » avec Jongmin Park en souffrira.

I Puritani. Wiener Staatsoper. Photographie © Ashley Taylor.

Nous nous demandions, déjà à la pause, ce qui avait bien pu se passer dans cette production  viennoise. Une employée de l’opéra remarqua notre abattement. Et de nous expliquer avec un las détachement, un by the way à même de donner du crédit à son propos : « c’est toujours comme ça entre Noël et le 15 janvier. Les grands noms de l’art lyrique ne veulent pas d’engagements pour célébrer les fêtes en famille et l’opéra en profite pour donner leur chance à de nouveaux artistes en sachant que la foule des touristes permettra de vendre toutes les places ». Cruelle vérité !

Vienne, le 5 janvier 2018
Jean-Luc Vannier

 

Jean-Luc Vannier, jlv@musicologie.org, ses derniers articles : Beethoven tonique avec Philippe Jordan et le Wiener SymphonikerIngela Brimberg, incandescente Brünnhilde au Theater an der WienEffets visuels et clichés sexistes pour Viva Momix Forever de Moses Pendleton au Monaco Dance ForumRosario Guerra, superbe Nijinski du chorégraphe Marco Goeke au Monaco Dance ForumLégitimes ovations pour I Puritani à l'opéra de Monte-CarloUne somptueuse Adriana Lecouvreur pour la fête nationale monégasqueToutes les choniques de Jean-Luc Vannier.

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bouquetin

Samedi 6 Janvier, 2018 2:47