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12 janvier 2019, —— Jean-Marc Warszawski.

L'œuvre de chambre cordes et piano de Dimitri Chostakovitch par le DSCH ensemble

Shostakovich, Complete Chamber Music for Piano and Strings, DSCH - Shostakovich ensemble. Paraty 2018 (PARATY 718232).

Enregistré en décembre 2016, au Centro Cultural de Belém, LIsbonne.

L’ensemble Chostakovitch est un collectif de musiciens regroupés autour du pianiste Filipe Pinto-Ribeiro depuis 2006. Originaire de Porto, ce pianiste passé par le Conservatoire Tchaïkovski de Moscou mène une brillante carrière de concertiste ou de chambriste, tant au Portugal que dans les autres pays européens.

Pour ce cédé il a réuni autour de lui le violoniste Corey Cerovsek, formé aux mathématiques à l’Université de Toronto et à la musique à celle d’Indiana sous la direction de Josef Gingold. Il est gratifié d’un Grammy Award en 2006 en musique de chambre.

Cerys Jones, de Cardiff, a étudié le violon au Royal Welsch College for music, puis au Royal College of music de Londres, notamment sous la direction de Gordan Nikolić, avant de se perfectionner à la Juilliard School de New York avec Lewis Kaplan. Elle est violoniste du Heath Quartet, et enseigne à la Guildhall School of Music and Drama à Londres.

Altiste renommée, Isabel Charisius a étudié à l’Université de Musique de Vienne auprès de Thomas Kakuska, qui lui a laissé sa place au sein du Quatuor Alban Berg. Elle a été alto solo à l’Orchestre de Chambre de Vienne, au Vienna Radio Symphony Orchestra, à l’Orchestre Philharmonique de Munich. Avec les membres du Quatuor Alban Berg, elle enseigne à la Musikhochschule de Cologne. Elle est aussi professeur d’alto et musique de chambre à la Musikhochschule de Lucerne.

Adrian Brendel, le fils du pianiste Alfred Brendel, a étudié au Winchester College, à l'Université de Cambridge, avec Frans Helmerson à la Cologne Music Academy. Après ses débuts en 1999 au Wigmore Hall à Londres, il s’est fait une renommée de chambriste, soliste et d’enseignant dans le monde entier.

Avec ce cédé, ils proposent une intégrale des œuvres de chambre pou rcordes avec piano de Dimitri Chostakovitch : deux trios, un quintette, trois sonates, et un mouvement de violoncelle retrouvé tardivement dans les manuscrits du compositeur, publié dix ans après sa mort.

Peu d’opus au regard de l’imposant catalogue de Dimitri Chostakovitch, mais ils marquent un parcours, entre une de ses premières œuvres et sa dernière, mais aussi des œuvres majeures, des succès publics, il n'en manque pas à son catalogue, pièces maîtresses du répertoire chambriste. L’intérêt de ce cédé est de les avoir réunies, et bien entendu de les avoir interprétées avec brio et empathie.

Le premier trio opus 8, composé pas Dimitri Chostakovitch en 1923, à l’âge de 17 ans, alors qu’il est encore étudiant au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, créé deux ans plus tard à Moscou, porte déjà la signature achevée du maître : virtuosité d’écriture, lyrisme quasi expressionniste, violence, pathétisme, sentiment énigmatique, une tonalité affirmée, mais ne répondant souvent pas aux attentes, et sans qu’aucune de ces émotions ne se développe contre les autres, s’annihilant au contraire les unes aux autres. Il y manque encore l’épique et le grotesque pour complérer la marque de fabrique.

La sonate pour piano et violoncelle opus 40 de 1934 créée à Leningrad le 25 décembre 1925 avec son ami et dédicataire Victor Kubazki, est la pièce est la plus lyrique (1er mouvement), joyeusement dansante (2e mouvement), rêveuse (3e mouvement), joyeusement exubérante (4e mouvement) de l’album. Dimitri Chostakovitch est marié depuis deux ans avec l’astrophysicienne Nina Varzar, mais peut-être peut-on entendre ici son amour pour la jeune philologue et traductrice Elena Konstantinovskaïa avec laquelle il a une liaison. En déplacement, il lui adresse 42 lettres et trois télégrammes en 14 jours !

Autre monument, le quintette opus 57, composé en 1940, pendant l’effroyable calamité de la Seconde Guerre mondiale, avec ses 6e, 7e et 8e symphonies, le second trio avec piano, une sonate pour piano. C’est une commande du Quatuor Beethoven, après le succès du 1er quatuor opus 49, porté par le quatuor Glazounov en 1938. Chostakovitch aurait ajouté le piano par calcul personnel, afin d’avoir l’occasion de jouer lui-même et ainsi voyager un peu partout, à travers villes et villages, grâce aux tournées. Malgré L’hommage à Johann Sebastian Bach avec le prélude et fugue d’ouverture, ce n’est pas une œuvre néoclassique. Peut-être est-il plus juste de faire valoir la parfaite maîtrise de la forme et de l’harmonie académiques (qui ne sont jamais bien loin), et l’art du détournement, de la déformation, du décalage, du masque, de l’appropriation personnelle. D’où les effets ironiques, comiques, sarcastiques.

Cette œuvre remporte un grand succès, la Pravda s’en fait l’écho : « À quoi tiennent la nouveauté et la force de cette œuvre ? Le contenu du quintette consiste en son lyrisme, sa vérité du comportement humain, ses dispositions et ses images. L’œuvre touche par sa profondeur et sa grandeur, il a trouvé la solution lyrique à une tâche artistique très importante d’aujourd’hui : véracité, sincérité et amour ont libéré la force intérieure d'une grande personnalité humaine … La puissance de l'effet esthétique et l'expression musicale du quintette sont vraiment signifiantes ». Pour cette œuvre, il reçut le Prix Staline et les 100 000 roubles qui allaient avec.

Le second trio est composé à Ivanova, où Dimitri Chostakovitch est évacué, à 250 km au nord-est de Moscou. Il est dédié à la mémoire de son ami Ivan Lollertinski, dont la mort, le 11 février 1944, l’a bouleversé, comme l’a bouleversé la découverte des horreurs nazies, notamment les camps d’extermination, par l’Armée rouge enfin sur les talons de l’ennemi. C’est un effondrement tragique : les gémissements en fugato des premières mesures, ou cri que la gorge serrée ne peut émettre qu’en un filet aigu, forçant le violoncelle jusque dans ses harmoniques, un aigu qui peut aussi illustrer le vide intérieur, comme celui de la steppe chez Borodine. Un cri qui arrive à s’articuler par le piano venu des profondeurs et à se dissoudre dans des propos discordants, alors que les chants et les danses amorcés sont désarticulés avant de pouvoir éclore. La rudesse et la fureur discordées du second mouvement, les effets mécaniques d’une machine hostile, ou d’une vie qui ne peut être que ricanement.  La possibilité des larmes du troisième mouvement, sur des accords sombres, ce carillon typique de la musique russe, en passacaille, sur lesquels s’élève une mélodie klezmer solitaire, comme une évocation de l’extermination. Le second trio a été créé le 14 novembre 1944, dans Leningrad libérée.

La sonate pour violon et piano en sol majeur opus 134, composée pour les 60 ans de son ami et virtuose David Oïstrakh, a été et créée à Moscou en 1969, avec Sviatoslav Richter au piano. Beaucoup moins lyrique que la précédente, l’opus 40 de 1934, entre dodécaphonisme et une tonalité vague, n'est plus ici dans les joies de l'amour, mais dans la crainte de la mort faisant signe à travers la maladie, deux ans après une première crise cardiaque.

La sonate pour alto et piano, opus 147, est, avec l’arrangement d’un Lied de Beethoven sur un poème de Goethe (il y avait une fois un roi), son œuvre ultime, composée pour Fiodor Droujinine, l’altiste du quatuor Beethoven. Sorte d’Adieu aux armes élégiaque, multipliant les citations de Beethoven dans un adagio final d’un autre monde.

Sonate pour violoncelle et piano, opus 40, 3. Largo (extrait).

 

Jean-Marc Warszawski
12 janvier 2019

 

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Samedi 12 Janvier, 2019 3:11