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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte.

II. Le xviie siècle baroque : France

L'œuvre de Nicolas de Grigny (1672-1703)

Son année de naissance devrait nous conduire à le rattacher à l'époque suivante, celle du grand J.S. Bach, mais sa vie fut si courte que sa place est plutôt ici.

Il y a peu à dire, tant elle fut simple et modeste, de l'existence de ce Rémois, fils et petit-fils d'organistes, qui suivit semble-t-il l'enseignement de Lebègue, fut organiste de l'abbatiale royale de Saint-Denis de 1693 à 1695, et regagna sa ville natale où, de 1697 à sa mort, il allait tenir l'orgue de la cathédrale.

Il y a beaucoup à dire en revanche de l'œuvre qu'il nous a laissée, même si elle se limite à un unique Livre d'orgue – une heure quarante minutes de musique environ – publié en 1699. Quel chef-d'œuvre en effet, quel monument du répertoire que ce recueil qui n'a cessé d'être vénéré par des générations d'organistes, bénéficiant même de l'onction du plus glorieux de tous, J.S. Bach, lequel le recopia intégralement de sa main au début des années 1710 !

La valeur exceptionnelle de cette œuvre n'échappe pas, Dieu merci, au public des amateurs d'orgue qui sont  nombreux à considérer Grigny comme le plus grand maître français de l'orgue à l'époque de Louis XIV. Mais ne faut-il pas déplorer qu'elle ne soit pas reconnue au même point, c'est à dire comme un immense chef-d'œuvre de musique tout court, par une majorité de mélomanes non spécialistes ?

Livre d'orgue

Livre d'orgue contenant une messe et les hymnes des principalles festes de l'année : dans le titre même de la première édition, « Grigny prend position comme organiste liturgique en publiant conjointement une messe Cunctipotens genitor Deus pour les fêtes solennelles et cinq hymnes, sans la moindre incursion du côté des suites dans les huit tons semi-profanes, aux attraits desquelles cédaient la plupart de ses confrères. Ce n'est pas dire qu'il se dissocie de l'esthétique de son temps : il assimile tous les genres nouveaux, toutes les registrations colorées dont les Parisiens se montrent si fiers, ces duos, trios, récits ornés, pleins-jeux, dialogues sur les grands jeux. Il ne recule pas même devant les rythmes de danse qui animent maints de leurs versets ; seulement il possède le don de transcender tout apport, et de son œuvre émane une spiritualité irradiante qui lui vaudrait le beau titre d'Orgue mystique(Tournemire). »1

Cette musique allie, dans un équilibre radieux, noblesse, poésie, coloris, inventivité et puissance d'inspiration. Elle se distingue par une rare créativité harmonique, d'autant plus impressionnante que, dans de nombreuses pièces, le musicien manifeste une prédilection pour l'écriture à cinq voix. Et le fait que, par une grâce trop souvent refusée aux organistes asservis aux contraintes des offices, Grigny s'autorise une certaine longueur dans le développement de ses versets, ne peut qu'ajouter au bonheur de l'auditeur.

qu'il faille ou non, pour expliquer certains aspects du génie du compositeur, aller jusqu'à évoquer la symbolique des nombres, nous nous contenterons ici de souligner l'extrême épanouissement de son style : « Chaque pièce est plus large, plus savamment développée que chez ses collègues, l'entrelacs des lignes plus dense, plus complexe, le pédalier plus sollicité et ses parties plus difficiles, la technique manuelle plus ardue et les larges intervalles (dixièmes) plus fréquents, le souffle mélodique plus ample, l'ornementation plus foisonnante (…), les arabesques plus chantournées, les modulations plus instables et lointaines, le langage plus ambigu, audacieux jusqu'à la témérité au sein même d'une polarisation modale d'une exemplaire économie. »2

On l'aura compris : avec ce Livre d'orgue, nous sommes en présence d'une œuvre supérieurement accomplie, que la même Brigitte François-Sappey qualifie de « radieuse apothéose d'un style arrivé à maturité ». Et pour mieux percevoir encore la richesse de la Messe qui en forme le premier volet, il faudrait pouvoir suivre avec elle, partition en main, le travail « d'architecte-compositeur de musique pure » auquel se livre Grigny, notamment à travers « un réseau de motifs issus d'une cellule-mère », pour donner à l'ensemble de cette messe cette cohésion très forte qui s'impose même à l'oreille du simple mélomane.

Dès lors, rien d'étonnant à ce que, à l'écoute des vingt-trois morceaux de cette messe, l'auditeur ait l'impression de rester constamment sur des sommets, même si quelques moments, tel ce chef-d'œuvre absolu d'imploration qu'est le Récit de tierce en taille du Gloria, le transportent encore plus haut. Une impression qui ne sera pas démentie à l'écoute des vingt pièces qui jalonnent les cinq hymnes (Veni Creator, Pange lingua, Verbum supernum, Ave maris stella, A solis ortus), même si, là aussi, certaines pièces, comme la magistrale Fugue à 5 centrale du Pange lingua et le fabuleux Point d'orgue sur les grands jeux final du A solis ortus, vont carrément tutoyer les étoiles…

Nicolas de Grigny, Récit de tierce en taille du Gloria, par Jean-Baptiste Robin

 

Nicolas de Grigny, Fugue a 5, par, Michel Chapuis

 

Nicolas de Grigny, Plein jeu final de la messe, par Michel Chapuis.

 

Nicolas de Grigny, Hymne Pange lingua gloriosi, par Michel Chapuis.

 

Nicolas de Grigny, Hymne A Solis Ortus, par, Francis Chapelet.

 

Nicolas de Grigny, Hymne Veni Creator, par, Michel Chapuis.

 

Notes

1. Brigitte françois-Sappey, dans Gilles Cantagrel (dir.), Le guide de la musique d'orgue, Fayard, Paris 2003, p.4 07

2. Ibid., p. 407-408

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Dimanche 6 Décembre, 2020