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Nice, le 9 février 2013, par Jean-Luc Vannier.

Duos d'amour wagnériens sans passion à l'Opéra de Monte-Carlo

duos d'amourRobert Dean Smith (Tristan et Siegmund) et Ann Petersen (Isolde et Sieglinde). Photographie © Opéra de Monte-Carlo.

Chaque établissement lyrique commémore, en 2013, le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner à sa façon. Le maître de Leipzig est devenu au fil des ans « une entreprise florissante et un paradigme du marketing » si l'on en croit l'impressionnant dossier que lui a consacré, dans son édition du 28 décembre 2012, le quotidien financier allemand, le Handelsblatt. Les illustrations ne manquent pas : dirigé par Andrejs Zagars lequel assistait récemment à « La Traviata » donnée sur le Rocher, l'Opéra National de Lettonie à Riga où le compositeur allemand vécut comme directeur musical avec sa première épouse Mina Planer, annonce pour juin 2013 une audacieuse « Tétralogie » tandis que le Staatsoper de Berlin prévoit de mars à avril un prestigieux « Festtage-Ring» conduit par Daniel Barenboim. L'Opéra de Nice avait pris un temps d'avance avec, l'année passée, un « Tristan und Isolde » de belle facture.

L'Opéra de Monte-Carlo a choisi, vendredi 8 février 2013, une approche condensée en proposant, à l'auditorium Rainier III,  un « Concert Richard Wagner » avec, au programme, l'acte II de « Tristan und Isolde » suivi de l'acte I de « Die Walküre ». « Trop proche de l'Italie, Monaco, pouvait-on entendre lors de l'entracte, ne serait pas très « wagnerophile ». La perspective de juxtaposer ces extraits était pourtant intéressante sur le plan musicologique puisqu'elle permettait de prendre conscience des nombreux entrelacements au sein des partitions : faire entendre, à partir d'une écriture musicale magnifiant le coup de foudre entre deux êtres, les réminiscences ou les annonces de mélodies ultérieures selon la chronologie des deux œuvres, pourtant fort différentes dans leur conception. Au hasard de l'écoute flottante, si l'on ose dire : l'ultime « prenez garde » adressé aux amants par Brangaene, suivante d'Isolde, se rapproche des adieux de Wotan à Brunhilde au dernier acte de « Die Walküre ». Les quelques notes solitaires – magnifiques – de l'instrument à vent marquant la « faute » de « Tristan und Isolde » surpris par le roi Marke sont presque identiques à l'air introductif du « Hier bin ich Vater, gebiete die Strafe » au début du troisième acte de « Die Walküre ». L'accompagnement musical du bref combat entre le courtisan Melot et Tristan annonce celui, tout aussi fatal pour le héros, entre Siegmund et Hunding à l'acte II de « Die Walküre ». La superbe mélopée du violoncelle solo après l'ouverture de « Die Walküre », moment instaurant cette éternité naissante de la rencontre se retrouve aussi dans la sensualité de « Tristan und Isolde ». Certes, le grand élan passionnel et extatique de l'acte II entre Tristan et Isolde dépasse sans doute le « Winterstürme wichen dem Wonnemond… », plus combattif, à l'acte I de « Die Walküre ». Liste certainement pas exhaustive.

Ann-PetersenAnn-Petersen-(Isolde et Sieglinde). Photographie © DR / Opéra de Monte-Carlo.

Malheureusement, l'embrasement inextinguible des sens, l'incandescence érotique des passions, le déferlement successif des houles orgasmiques semblables à la jouissance féminine, tous immortalisés par ces deux œuvres, ne trouvent guère d'échos dans l'interprétation monégasque de ces idylles wagnériennes. La soprano danoise Ann Petersen peine à convaincre dans le rôle d'Isolde dont elle mime jusqu'au bout la naïveté et l'incompréhension sans jamais témoigner de cet état de transfiguration amoureuse suggéré par le compositeur. Et ce, alors que le personnage est censé accepter, presque réjoui si l'on se souvient du jeu vocal et scénique en ce sens de Waltraud Meier, de suivre Tristan dans « le monde de la nuit », celui de la mort. Malgré quelques beaux accents, ses aigus soudains et criards attestent de son amplitude vocale restreinte. En deuxième partie, celle qui débuta en 1999 à l'Opéra royal du Danemark s'en sort un peu mieux dans une « Sieglinde » plus à l'aise mais dont le caractère sollicite moins de performances.

Robert Dean SmithRobert Dean Smith (Tristan et Siegmund). Photographie © DR / Opéra de Monte-Carlo.

Nettement plus décevante est, en revanche, la prestation vocale de Robert Dean Smith pourtant apprécié du public de la région après avoir interprété un saisissant Florestan dans un non moins remarquable « Fidelio » sous la direction de Philippe Auguin à l'Opéra de Nice en novembre 2010 ou lors d'une version incomparablement plus lumineuse du même duo de l'acte I de « Die Walküre » avec la soprano californienne Linda Watson également à Nice en septembre 2011. Ce « Heldentenor » reconnu du répertoire wagnérien qui vient d'enregistrer un « Tannhauser » sous la direction de Marek Janowski avec Nina Stemme et les chœurs et l'Orchestre symphonique de la radio de Berlin, a perdu de son intensité et de son envergure : son « Tristan » semble menacé à chaque instant par un vibrato instable. Certes, son « Wälse, Wälse, wo is dein Schwert ? » de la deuxième partie reste surpuissant mais l'on devine aisément les limites atteintes par le ténor, limites qui lui étaient auparavant inconnues et donnant presque le sentiment de souffrir pour tenir ces notes aiguës si longtemps.

Kwangchul YounKwangchul-Youn-(Marke-et-Hunding). Photographie © DR / Opéra de Monte-Carlo.

Le contraste avec Kwangchul Youn dans les deux rôles du Roi Marke et de Hundig en devient saisissant, presque brutal. Non seulement, la basse coréenne est la seule voix qui parvient, sans effort, à tenir tête à l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo mais elle prend littéralement possession de l'audience par les riches variations de son monologue, effondrée par la trahison de son plus fidèle ami. La mezzo-soprano tchèque Dagmar Peckova est inaudible mais bénéficie de l'indulgence d'avoir, semble-t-il, repris au pied levé, le rôle de Brangaene dans cette distribution.

Jonas AlberJonas-Alber-(Direction-musicale). Photographie © DR / Opéra de Monte-Carlo.

La direction musicale de Jonas Alber surprend. Et déçoit. Pourtant diplômé de la Hochschule de Vienne, habitué du répertoire wagnérien et des plus grandes scènes outre-Rhin (Opéra de Frankfort, Deutsche Oper de Berlin, Opéra de Dresde, Staatsoper de Hambourg) ou internationales (Real de Madrid, Teatro Colon de Buenos Aires), ce jeune chef allemand exécute sans passion lui aussi les deux extraits des partitions. Il n'insuffle pas l'énergie et la tension indispensables à la dimension exaltée, charnelle dont ces deux ouvrages de Richard Wagner sont totalement imprégnés. Sa rigueur et sa direction des chanteurs ne font pas défaut mais il semble privilégier la couleur à l'architecture, la suavité à la vigueur. Son exécution plus déterminée, plus expressive, en début de deuxième partie, de l'ouverture de la « Walküre » laisse à penser qu'il s'agissait d'un choix délibéré du maestro mais dès les premières paroles, une certaine apathie s'empare à nouveau du dirigeant. Implacable, la sentence, aussi tranchante que la lame du glaive « Notung » sera prononcée par une de mes voisines, mélomane monégasque : « celui-là, on ne le verra pas transpirer ! ». La messe wagnérienne est dite.

Robert Dean Smith (Tristan et Siegmund), Ann Petersen (Isolde et Sieglinde), le maestro Jonas Alber, Kwangchul Youn (le roi Marke et Hunding). Photographie © Opéra de Monte-Carlo.

Nice, le 9 février 2013
Jean-Luc Vannier

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