Cherchez Zaïde : Mozart revu par Raphaël Pichon et Wajdi Mouawad
Sabine Devieilhe (Zaïde), Chœur Pygmalion. Photographie © Stefan Brion.
Raphaël Pichon s’est fait une spécialité des recompositions d’œuvres perdues ou inachevées, voire totalement imaginées. En 2017, il nous avait déjà donné un « opéra » inédit de Purcell, Miranda, compilé avec des extraits des maskes du compositeur. Plus récemment, après le Requiem de Mozart relu par Romeo Castelluci en 2019, il recréait un Samson de Rameau entièrement recomposé par ses soins. Il revient cette fois avec Zaïde, opéra inachevé du jeune Mozart, rebaptisé Le Chemin de la Lumière, un spectacle créé en 2025 au Festival de Salzbourg que reprenait dans la cour du Lycée Carnot l’Opéra-Comique, en ouverture de sa saison « hors les murs ».
On se demande au fil de la soirée ce qu’il reste de l’œuvre originale et de l’esprit même du Singspiel dans cette recréation racontant l’histoire d’une fille, Persada, à la recherche de sa mère disparue dans une prison devenue musée dont le gardien est l’ancien tortionnaire et où passe le souvenir de tous les univers carcéraux et concentrationnaires d’hier et d’aujourd’hui. À vrai dire, bien peu de choses. Des quinze numéros de la partition originale, le chef n’a conservé qu’une petite dizaine. Petite, car en fait, seuls cinq parmi les plus connus sont donnés intégralement, notamment le seul air passé à la postérité « Ruhe sanft ». Tous les autres sont tronqués. Il est vrai que la plupart ne pouvaient guère s’accorder avec la tonalité d’un spectacle qui tire plutôt le Singspiel de Mozart vers une sorte d’oratorio tragique s’achevant par la mort des deux héros, Zaïde et son amant Gomatz, victimes de la jalousie et de la haine de Soliman, une invention bien sûr de cette production.
Afin de nourrir ce « squelette », le chef y a introduit de larges extraits de la cantate Davide penitente, propres à valoriser la beauté de son ensemble choral, Pygmalion, et qui donnent à l’ensemble une imposante dimension religieuse. Après Katie Mitchell (Miranda), Romeo Castellucci (Requiem) et Claus Guth (Samson), c’est à Wouajdi Mouawad qu’il s’est associé pour élaborer un texte susceptible de remplacer dans les passages en mélodrame originaux (?) celui perdu du librettiste Johann Andreas Schachtner. L’inspiration du dramaturge nous a paru assez banale. La conclusion notamment, laisse pensif. Prononcée par Allazim, l’ex-bourreau devenu gardien qui a lui-même élevé l’enfant du couple assassiné, elle dit en substance : « Qui sait qui nous sauverons et qui nous sauvera ? ». La proposition évidemment manque d’unité, les pièces venant d’univers musicaux très différents. La dramaturgie elle-même reste assez sommaire et, si le cadre de cette cour « Eiffel » à l’architecture métallique convient bien au propos, la direction d’acteurs ne dépasse pas une certaine convention. L’ensemble toutefois est sauvé par la qualité des interprètes : orchestre et chœur Pygmalion superlatifs et plateau vocal de tout premier plan, notamment la sublime Zaide de Sabine Devieilhe d’une infinie délicatesse et d’un mordant impressionnant dans son air de fureur du deuxième acte, « Tiger, wetze nur die Klauen ». Le jeune ténor Hugo Brady se révèle plus que prometteur en Gomatz, faisant valoir un timbre très séduisant, un style impeccable et une grande sensibilité d’interprète. La mezzo Xenia Puskarz Thomas donne beaucoup de relief au personnage inventé de Persada, la fille de Zaide. Enfin le vétéran Johannes Martin Kränzle incarne Allazim avec conviction malgré quelques faiblesses çà et là. Matthew Swensen en Soliman parait un peu sacrifié, l’unique air d’insertion prévu pour lui, ayant finalement été supprimé, et l’autre « Der stolze Löw » chanté depuis une passerelle assez éloignée ne le mettant guère en valeur.
Au final, la production reçoit un accueil triomphal d’un public visiblement conquis, mais difficile d’affirmer, comme l’a fait Louis Langrée en introduction de la soirée, que Mozart aurait souri à ce détournement de sa partition qu’il abandonna non par lassitude ni manque d’intérêt, mais parce que le projet de l’Idoménée munichois le requit entièrement.


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ISSN 2269-9910.

Mardi 15 Septembre, 2026 17:02