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Jean-Luc Vannier, Wien, 2 juin 2026

Carmen de Calixto Bieito à la Wiener Staatsoper : en voiture !

Elmina Hasan (Carmen) et Freddie de Tommaso (Don José). Photographie © Wiener Staatsoper - Michael Poehn. Elmina Hasan (Carmen) et Freddie de Tommaso (Don José). Photographie © Wiener Staatsoper - Michael Poehn.

Dans certains jeux de cartes avec annonces, l’expression, certes familière, « En voiture », clôt la ronde des enchères et notifie la prétention et l’assurance d’un joueur — parfois en laissant dans le flou son partenaire — à remporter la partie. Le joueur en question ne doit évidemment pas s’embarquer sans biscuit.

Filons la métaphore à propos de la production, lundi 1er juin à la Wiener Staatsoper, de Carmen de Georges Bizet : annoncer une mise en scène de Calixto Bieito peut, légitimement, susciter quelques doutes, voire même quelques sueurs froides si nous nous souvenons, entre autres, de son travail particulièrement énigmatique sur Gustav Mahler en octobre 2022 à Vienne. Mais force est, cette fois-ci, de constater le fait que le metteur en scène espagnol a su disposer et rassembler de nombreux « atouts dans son jeu » en proposant, avec Alfons Flores, un travail scénographique d’actualisation qui non seulement respecte mais encore rehausse la nature et l’esprit de l’œuvre : sa « Carmen » est géographiquement transposée vers l’une des frontières espagnoles avec le Maroc — en l’espèce Ceuta — gangrénée par le trafic en tous genres.

Double métaphore écrivions-nous à l’instant : qu’il s’agisse des trafiquants qui roulent — forcément — en Mercédès Benz, de l’héroïne de Prosper Mérimée ou de Don José, Calixto Bieito met sans arrêt l’accent sur le franchissement transgressif, la subtile ligne de crête entre le permis et l’interdit, les doutes et les risques inhérents à la traversée physique, entre deux États, mais aussi sexuelle — en témoigne l’atmosphère orgiaque de la taverne de Lillas Pastia — des frontières semées d’embûches qui séparent les désirs de leur éventuelle satisfaction. La scène finale le confirme : Carmen se doit, envers et contre tout, de franchir l’invisible barrière édictée par Don José pour l’empêcher d’aller rejoindre Escamillo afin d’étancher sa soif inextinguible de liberté et ce, avec la manipulation désormais dérisoire des artifices séducteurs — rouge à lèvre et poudrier — tandis que Don José, en tuant celle « qu’il aime », cherche surtout à éliminer les affres persécutrices de son propre désir. En quête permanente d’excitation, la pulsion ne connaît jamais l’apaisement. En Mercédès Benz ou pas, la dramaturgie de Calixto Bieito tient donc la route !

Elmina Hasan (Carmen). Photographie © Wiener Staatsoper - Michael Poehn.Elmina Hasan (Carmen). Photographie © Wiener Staatsoper - Michael Poehn.

À la tête de l’orchestre de la Wiener Staatsoper, Asher Fisch nous ravit dès l’ouverture : la densité et le dynamisme du trafic orchestral nous restituent l’essence dramatique de la partition dont notre imaginaire est aiguisé, tantôt par d’éclatantes ponctuations de cuivres, tantôt par d’élégantes envolées mélodiques émanant des cordes. Accompagnée du Chor der Wiener Staatsoper, du Bühnenorchester der Wiener Staatsoper, la musique nous saisit, nous aguiche mais elle nous assène aussi ses chutes soudaines : « Au quartier ?... Pour l’appel ?... ». Superbe.

Pour la quarante-et-unième représentation dans cette mise en scène, la nouvelle distribution nous paraît inégale : si les voix sont en général agréables dans leur sonorité, la prononciation de la langue française laisse plus d’une fois à désirer. Certes, et c’est évidemment l’essentiel, la mezzo-soprano d’origine azerbaïdjanaise Elmina Hasan, qui fait ses débuts sur la scène viennoise, s’en sort correctement pour le « tube » toujours attendu de Carmen, la « Habanera » et pour sa séguedille.

Il en va autrement pour Freddie de Tommaso dans le rôle de Don José : nonobstant des efforts, il faut tendre l’oreille pour le comprendre. Outre un jeu d’acteur peu en harmonie avec ce qu’il chante au point de ne pas réussir à nous convaincre qu’il aime authentiquement Carmen lors de son « La fleur que tu m’avais jetée », interprété sans sensibilité, le ténor anglo-italien nous parait prisonnier, scéniquement, de son corps très musculeux. Dans le personnage de Micaëla, la soprano ukrainienne Anna Bondarenko « sopranise » exagérément sa ligne de chant et son « plus rien ne m’épouvante » en devient incompréhensible. Pour sa prise de rôle dans Escamillo, le baryton-basse américain Christian van Horn, malgré de beaux accents graves, souffre aussi d’une diction défaillante.

Tous auraient dû s’inspirer des Kinder der Opernschule der Wiener Staatsoper qui ont, quant à eux, parfaitement et distinctement interprété leur « Voici la garde montante » à l’acte I. Les enfants savent parfois mieux que les adultes !

 

Jean-Luc Vannier
Wien, le 2 juin 2026.


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ISSN 2269-9910

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