musicologie

2 décembre 2021 —— Jean-Marc Warszawski.

Les sonates d'Hélène de Montgeroult par Nicolas Horvath

Montgeroult, Complete Piano Sonatas, Nicolas Horvath (piano). Grand Piano 2021 (2 CD GP 885-886).

Hélène de Nervo, née en 1764, issue de la petite noblesse de robe lyonnaise, aurait été mise à la musique, obligation pour les enfants de bonne famille, par Nicolas-Joseph Hüllmandel et  Jan Ladislav Dussek (entre autres ?), et cette fois une certitude, la musique de piano, composition et virtuosité,  est devenue pour elle beaucoup plus qu’un divertissement de bon ton, bien que sa féminité et son rang lui interdisent de se donner en spectacle  et d’avoir une activité professionnelle. Elle joue chez elle et aussi dans les salons qu’elle fréquente, souvent, à partir de 1785, en duo avec le violoniste Giovanni Battista Viotti. Elle laisse trois opus, de trois sonates chacun, publiés en 1795, 1800, 1811, une pièce pour piano en mi bémol majeur, publiée en 1804,  et un important Cours complet pour l'enseignement du pianoforte, qui semble avoir acquis une belle notoriété dans les milieux musicaux au début du xixe siècle. C’est une collection de pièces, dont certaines de grande ampleur. En 1795, à la création du conservatoire  national de musique, elle est nommée professeur sur concours.

Peu jouées en récital, ses œuvres attirent toutefois depuis quelques années des interprètes qui en ont enregistré quelques-unes, comme Bruno Robilliard en 2006 ou Nicolas Stavy en 2009. Jérôme Dorival a par ailleurs consacré un livre  à la marquise de Montgeroult en 2006.

Un peu décalé des répertoires aux affluences genre métro aux heures de pointe, ce qui ajoute en intérêt, Nicolas Horvath aime les intégrales, Erik Satie, Jaan Rääts, Philip Glass … et les musiciennes de la fin de l’ancien régime. Après les sonates, que nous présenterons, d’Anne Louise Brillon de Jouy (1744-1824), voici l’intégrale de celles d’Hélène de Montgeroult, témoignage sonore indispensable du paysage musical de l’époque que nous connaissons mal, qui décuple le plaisir musical que nous pouvons en avoir.

Si les premières sonates et bien des épisodes des suivantes sont bien dans l’héritage d’Hüllmandel ou de Dussek, avec des traits parfois un peu puérils de mélodiquettes sur des basses infatigables d’Alberti, dès le final de la troisième sonate c’est la grande inspiration, l’influence du style classique viennois, qui se précisera avec le temps par l’assimilation de la singularité beethovénienne que c’en est étonnant. Ce mélange de naïveté, de simplicité, d’accents mélodiques français, de traits de virtuosité à la matière musicale parfois peu étoffée, la maîtrise du style viennois, la plénitude des envolées qu’on demande au piano de concert depuis Beethoven, donne à ces sonates un caractère particulier hautement poétique, entre le classicisme (viennois), le romantisme (allemand), et le charme superficiel et les effets faciles du salon parisien. Notons aussi le goût pour les unissons, les articulations ou enchaînements parfois assez radicaux.

C’est une musique pour plaire, une musique de salon, mais qui en repousse très loin les murs.

La mauvaise connaissance, due pensons-nous aux préjugés, que nous avons de la vie artistique de l’époque révolutionnaire, qui  ne serait au mieux que pompiérisme populiste, risque de nous faire croire que la marquise de Montgeroult est une montgolfière non identifiée tombée on ne sait d’où, un phénomène de génération spontanée, ce qui n’existe pas. Il y a tout de même à la cour des musiciens comme Jean-Baptiste Davaux, François Giroust, François-Joseph Gossec, François Devienne, François-André Danican, André Grétry… On prise aussi  (Marie Antoinette est autrichienne), Antonio Salieri, Wolfgang Amadeus Mozart. On peut entendre beaucoup de musiques au Concert spirituel, Haydn est une vedette des couches sociales supérieures européennes. Les brillantes sonates d’Anne Louise Brillon de Jouy (inédites) tendent à montrer l’existence d’une solide tradition musicale de haut niveau. C’est à cette découverte que devrait inciter cet enregistrement, avec y compris cette influence de Beethoven, qui se retrouve  chez un autre aristocrate, George Onslow (1784-1853), ou chez Alexandre-Pierre-François Boëly (1785-1858), peut-être un temps élève d’Hélène de Mongeroult, une influence qui semble en France sans autre héritage : les cercles musicaux seront médusés par les dernières œuvres dont on met l’étrangeté au compte de la surdité, et le wagnérisme et anti-wagnérisme emporteront tout.

Hélène de Montgeroult, Sonate opus I, no 2, 1er mouvement.

Pour la question biographique, on a malheureusement construit une légende autour des déboires supposés de la marquise au cours de la Révolution, qu’on retrouve brute de décoffrage dans le livret.

Elle a épousé en 1784, peut-être pour dorer un peu plus le blason ou le patrimoine familial, André Gautier marquis de Montgeroult, bien plus âgé qu’elle, brigadier du roi, d’une aristocratie elle-même émergeant de la grande bourgeoisie parisienne. Ils sont pour la Révolution, pour une monarchie parlementaire, ce à quoi les événements semblent tendre. Le marquis de Mongeroult est promu général de brigade en mars 1791, il est attaché aux missions diplomatiques d’Hugues-Bernard Maret, un jacobin à l’origine du Club des Feuillants. Ce dernier est envoyé un temps en mission à Londres (les Montgeroult ne fuient donc pas comme on le répète en boucle  et ne reviennent pas en  France de peur qu’on vende leurs biens). En juillet 1793, il est nommé ambassadeur à Naples. En chemin il est rejoint par son collègue Charles-Louis Huguet de Sémonville, qui est quant à lui nommé à Constantinople. L’expédition est interceptée par les troupes autrichiennes à Novate Mezzola. Ils sont emprisonnés ainsi que le marquis de Montgeroult, qui malade, meurt en prison. Les deux autres seront échangés en 1795, contre la fille de Louis xvi. La convention sera très remontée contre cette atteinte  à l’inviolabilité du corps diplomatique.

Au début du xixe siècle, quand se forme le récit mythique de la Révolution, récit ambigu de la modernité des lumières mettant fin à la noirceur de l’Ancien Régime et survivant à la canaille sanguinaire menée par Robespierre, un musicien raconte dans ses mémoires que la marquise de Montgeroult aurait sauvé sa tête en jouant au piano La Marseillaise devant le Comité de salut public. Jugée utile pour la Révolution (des plus utiles qu’elle ont été guillotinés), elle aurait été réquisitionnée pour enseigner au Conservatoire (pas encore créé). On voit bien de quoi cela relève (on en a vu d’autres depuis). Qu’on puisse croire à une telle merveille aujourd’hui, la colporter, certes parfois avec quelques réserves de surface, révèle une profonde ignorance  de ce que fut le Comité de salut public (dans lequel Robespierre n’a pas grand-chose à voir), dont on a la vision d’une bande d’enragés mal dégrossis vomissant les aristocrates et assimilés, tel que dans le Danton de Georg Büchner, repris par le Cinéaste Andrzej Wajda.

Le Comité de salut public est une commission créée par la Convention, à la demande de Danton, pour lutter non pas contre les nobles, mais, entre autres, contre les actions antirévolutionnaires, qu’on soit noble ou roturier. Cette commission, élue, révocable, devait rapporter régulièrement son activité devant l’Assemblée, tenait des actes et des archives. C’était quelque chose de sérieux, même s’il ne fallait parfois pas grand-chose pour être considéré comme contrerévolutionnaire, des lettres, des propos, des actes. Il n’y a rien à propos d’Hélène de Montgeroult.

Si on sort de la fiction Büchner-Wajda, on peut tout de même imaginer qu’une telle chose extraordinaire aurait enflammé Paris et que tous les comploteurs contre la République auraient aussi sauvé leur tête en chantant La Marseillaise.

 Jean-Marc Warszawski
2 décembre 2021


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Vendredi 3 Décembre, 2021 16:01