musicologie

—— Jean-Luc Vannier.

Confinons heureux avec Tosca à l’opéra de Marseille

Jennifer Rowley (Tosca) et Marcelo Puente (Mario). Photographie © Christian Dresse.

La mise en ligne dimanche 28 février d’une captation de Tosca sur le site de l’opéra de Marseille tombait à point nommé : rien de mieux que ce melodramma en trois actes de Giacomo Puccini créé au Teatro Costanzi de Rome le 14  janvier 1900 pour confiner heureux.

Certes, pas de surprise pour la mise en scène : une réplique fidèle de l’ancienne production phocéenne de 2015 à propos de laquelle nous avions déjà rédigé un compte rendu. Restrictions dues en revanche à la Covid-19, cette Tosca marseillaise se pliait à une double contrainte : celle, en premier lieu, d’une indispensable transcription pour petit orchestre intelligemment révisée par Caterina Cantoni et qui a étonnamment fait ressortir l’exploitation abondante par le compositeur des leitmotivs wagnériens ou — sans anachronisme — des « récurrences motiviques », motif de rappel ou de pressentiment à l’acte I (comment ne pas associer le thème sombre de Scarpia avec, un siècle plus tard, celui de Darth Vader dans Star Wars ?) et qui sont « un jeu avec le temps et la mémoire, la mise en scène du processus de souvenir, une exploitation du plaisir propre à la réécoute et le moyen de faire entendre les pensées ainsi que le relève Berlioz dès 1838 » (Histoire de l’opéra français, du Consulat aux débuts de la IIIe République, Fayard, 2020, pp. 189 et 349). La seconde contrainte a consisté à remplacer le chœur des enfants à l’acte I pour le « sommo giubilo » du Sacristain par quelques adultes voilés d’un tulle sombre, ce qui est certainement moins inhumain que de faire chanter les chœurs avec un masque.

Jean-Marie Delpas (Sciarrone), Jennifer Rowley (Tosca) et Samuel Youn (Scarpia). Photographie © Christian Dresse.

Irréprochable pour la tonicité de ses impulsions autant que pour la minutie de sa direction du plateau, la baguette de Giuliano Carella renouvelle une maestria déjà soulignée dans I Puritani dirigé en 2019 sur la Canebière : la polyphonie du début de l’acte II qui superpose les voix chorales et de Tosca hors scène avec celles de Scarpia, de Mario et de Spoletta est remarquable de précision et d’une rare densité dramaturgique. Peut-être regretterons-nous l’absence de retenue du timbalier qui fait — beaucoup — trop marteler son instrument à la fin du premier acte et dans la scène finale de l’acte III.

Entendue par un confrère dans Simon Boccanegra à l’opéra de Zürich, Jennifer Rowley possède toutes les qualités requises d’une belle ligne de chant lirico-spinto : puissance amplement étoffée et subtiles modulations des aigus soutenues par un indéniable talent de tragédienne dans un investissement du rôle-titre qui force l’admiration. Son « vissi d’arte » puise davantage dans l’intériorité, peut-être en lien avec ses réactions spasmodiques après avoir « occis » le baron. La « chute » de Tosca telle qu’elle est mise en scène par Louis Désiré doit être néanmoins corrigée : la suppression soudaine de la lumière éviterait à Jennifer Rowley d’avoir à surjouer du regard.

Samuel Youn (Scarpia) et Marcelo Puente (Mario). Photographie © Christian Dresse.

Gage de succès si nous voulons bien nous souvenir d’un superbe Der Fliegende Holländer à Marseille en 2015 ou bien encore du personnage « Le Roi Henri l’Oiseleur » dans un somptueux Lohengrinsans oublier son interprétation de Hagen dans une adaptation de Die Ring-Trilogie au Theater an der Wien en janvier 2018,  nous avons retrouvé avec un plaisir non dissimulé la basse sud-coréenne Samuel Youn dans le personnage de Scarpia : interprétation vocale exceptionnelle — des graves d’airain mais toujours riches de mille nuances — étayée sur toute la panoplie de la perversion dont le magnifique jeu scénique d’un délire empreint de cruauté sadique avec le bouquet de roses à la fin de l’acte I.

Nous serons — légèrement — plus réservé sur le Mario Cavaradossi de Marcelo Puente : certes, le ténor argentin possède une très belle voix, chaudement colorée mais qui, parfois dans les forte, adopte une teinte étonnamment cuivrée ou cède à un vibrato plus prononcé. Ses deux airs célébrissimes « recondita armonia » au début de l’acte I et « E lucevan le stelle » à l’acte III, nonobstant l’émouvante intonation, en portent le témoignage. Pourtant, son cri « vittoria, vittoria » à l’annonce du succès de Bonaparte sur les forces de Melas à l’acte II est aussi impeccable que sensationnel : mystères psychiques et insondables de la voix humaine.

Jennifer Rowley (Tosca) et Marcelo Puente (Mario). Photographie © Christian Dresse.

Belles prestations à souligner de Patrick Bolleire (Angelotti et Pistola dans Falstaff à Marseille), de Jacques Calatayud (Le Sacristain et Alberich dans un Siegfried et l’anneau maudit à Bastille), de Loïc Félix (Spoletta et Monostratos dans une Zauberflöte à Marseille) et de Jean-Marie Delpas (Sciarrone et Zaretski dans Eugène Onéguine sur la Canebière).

Saluons les équipes techniques et remercions l’opéra de Marseille pour ne pas renâcler devant les efforts à fournir et l’énergie à déployer afin nous « divertir » en ces temps incertains.

Nice, le 1er mars 2021
Jean-Luc Vannier


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Mardi 2 Mars, 2021 2:26