musicologie

Nice, 7 octobre 2020 —— Jean-Luc Vannier.

Canticles de Britten par Cyrille Dubois et Anne Le Bozec : jouissances entre ciel et terre

Benjamin Britten, Canticles, Cyrille Dubois et Anne Le Bozec, avec Paul-Antoine Bénos-Dijan, Vladimir Dubois, Pauline Haas, Marc Mauillon. Nomadmusic 2020.

Sans jamais abandonner l’opéra qui fit de lui sa renommée mondiale, Benjamin Britten composa dès 1958 des œuvres pour l’église dont les trois célèbres paraboles : Curlew River (1964), The Burning Fiery Furnace (1966) et The Prodigal Son (1968). Mais de 1947 à 1974, l’auteur de Peter Grimes créa cinq cantiques qui atteignent, par la diversité de leur écriture, la singularisation de l’accompagnement musical et la recherche d’une spiritualité exigeante, exacerbée par une sensualité quasi extatique, une rare densité créatrice mêlant, non sans quelque étrangeté, intimisme pudique et exaltation instinctuelle.  

Des œuvres entre ciel et terre car le message de certaines d’entre elles ont plus à voir avec le tellurique qu’avec le divin : ces Canticles viennent d’être fort intelligemment enregistrés par le ténor Cyrille Dubois accompagné au piano par Anne Le Bozec. Des œuvres volontairement restituées dans un ordre non chronologique mais par surcroît organisées, selon Anne Le Bozec « en un itinéraire faisant également intervenir seuls tous les instruments qu’elles requièrent : pour le cor, le prologue de la Sérénade op. 31 ; pour le piano, la contemplative Night piece écrite en 1963 ; pour la harpe, la pièce centrale du Ceremony of Carols ; et pour la voix seule, l’antienne dédiée à l’étoile des mages ». Autour du ténor Cyrille Dubois que nous avons apprécié plusieurs fois, ici à Marseille là, à Monte-Carlo, le contre-ténor Paul-Antoine Benos-Djian entendu par notre confrère dans Les Jeux de l’amour et du hasard en 2018, le baryton Marc Mauillon qu’accompagnait déjà au piano pour les Mélodies au temps de la Grande Guerre Anne Le Bozec tandis que la harpe et le cor étaient respectivement tenus par Pauline Haas et Vladimir Dubois.

Un étrange voyage où les délices de l’amour sensuel rencontrent parfois avec volubilité, plus souvent avec gravité, une spiritualité aussi incandescente: en témoignent les superbes et orgastiques aigus dans « we joined » ou les crépitements vocaux sur les « flames of fire » de My beloved is mine (texte de Francis Quarles, 1592-1644) avant une deuxième partie qui se clôt sur un everlasting « mine ». On pardonnera à Cyrille Dubois son lapsus de genre qui lui fait dire « She » au lieu de « He » sur « He is my supporting elm ; and I am his vine » : à qui pensait donc le ténor qui déclare sur cette pièce : « De toutes les façons possibles, je révère l’être aimé » ?

Les lancinantes répétitions qui, dans de magnifiques enchevêtrements phoniques,  ponctuent le Journey of the Magi (Texte T.S. Eliot, 1888-1965) illustrent l’incertain périple qui mène au divin tandis que les sons de la harpe qui côtoient The Death of Saint Narcissus (Texte T.S. Eliot, 1888-1965) ne sont pas sans rappeler, surtout lors de l’ultime « With the shadow in his mouth » les accents d’une passion de Johann Sebastian Bach.  La voix fantomatique — subtiles glissandi vocaux — de Still falls the rain (Texte Edith Sitwell, 1887-1964) qui oscille entre fragilité et courroux ou plus encore l’intense et poignant dialogue entre le père et le fils de l’épisode biblique fondateur Abraham and Isaac (Texte issu de The Chester Miracle Plays) confirment l’extraordinaire sensibilité du compositeur. Et le vif intérêt qu’il convient de porter à cet opus: sonorités brillantes, pureté cristalline des voix, jeu ciselé de tonalités qui irisent la Night piece dont on perçoit les discrètes influences pianistiques d’un Debussy ou même d’un Ravel. Un voyage musical et vocal dont l’extrême richesse promet la surprise et l’éblouissement — « la nouveauté est la condition de la jouissance » nous rappelle Sigmund Freud — à chaque ligne des partitions.

Nice, le 7 octobre 2020
Jean-Luc Vannier


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Mercredi 7 Octobre, 2020 21:21