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« De l'ombre à la lumière » en la cathédrale de Strasbourg

 

29 mars 2014, par Jean-Luc Vannier ——

 

maitrise de strasbourgDe l'ombre à la lumière. Photographie © École maîtrisienne de la cathédrale de Strasbourg.

Il ne fallait pas hésiter, vendredi 28 mars, à franchir les voussures du grand portail de la cathédrale de Strasbourg afin d'entendre de saisissantes polyphonies par les chœurs d'enfants de la Maîtrise de la cathédrale Notre-Dame, placés sous l'exigeante direction de Cyprien Sadek. Au programme, des œuvres de la renaissance interprétées a capella d'auteurs parfois peu connus du grand public — Jacob Obrecht, Thomas Tallis — et croisées avec des pièces plus contemporaines signées Zoltán Kodály ou Arvo Pärt.

De l'ombre à la lumière. Photographie © École maîtrisienne de la cathédrale de Strasbourg.

Une soirée, « claire invitation au voyage intérieur » dans la pure allégorie augustinienne selon son président, le chanoine Jean-Claude Reichert qui explique : destiné « à ouvrir les enfants à la diversité du répertoire », « ce jeu de miroir » entre passé et présent, traduit aussi ce mouvement de « lumière qui luit dans l'obscurité et cette obscurité transcendée par la lumière ». Entre plain-chant grégorien et langage de la création moderne, cette École maîtrisienne d'une trentaine d'enfants (du CM1 à la Troisième) permet aux jeunes chanteurs de se côtoyer six heures par semaines : « on perfectionne notre technique vocale, on entraîne notre mémoire et apprend à gérer le stress lors de concert » indique Simon dans le magazine paroissial tandis que Mila reconnaît, de son côté, que « la Maîtrise a gagné ces deux dernières années en maturité et en expérience musicale grâce à la magnifique musique travaillée chaque jour ».

Maîtrise de strasbourgCyprien Sadek (Direction). Photographie © École maîtrisienne de la Cathédrale de Strasbourg.

Dans une habile mise en espace de la nef pour l'introduction, un Lumen, cantique grégorien de « Simon recevant l'enfant », a fait surgir de toutes parts, telle une litanie des saints, des échos enchevêtrant deux flux vocaux ponctués d'une voix solitaire et glorieuse. Une fois sur le plateau, les jeunes choristes ont interprété trois polyphonies franco-flamandes : Ipsa te cogat et Oculus non vidit d'Orlando di Lasso (Roland de Lassus) célébré à la Cour du Duc de Bavière Albert V qu'il rejoignit au milieu du xvie siècle. Notons le registre vocal aigu particulièrement bien assumé par l'une des solistes du chœur. Un Ave maris stella du compositeur lui aussi néerlandais du xve Jacob Obrecht acheva ce premier cycle.

Maîtrise de SrasbourgDe l'ombre à la lumière. Photographie © École maîtrisienne de la cathédrale de Strasbourg.

Mêlant modernité et classicisme, la performance enchaînait avec Mountain nights « romance sans parole » de l'ethnomusicologue et philosophe hongrois Zoltán Kodály (1883-1967) faisant entendre des « montagnes qui ont leurs propres mélodies » : sur fond de notes tenues interviennent de manière inattendue, des aigus aussi périlleux que les sommets en altitude et des graves aussi apaisants que l'atmosphère sereine des vallées. Un Sancte Deus de Thomas Tallis, organiste anglais de l'époque d'Henri viii d'Angleterre, a permis d'apprécier cette votive pour quatre voix mixtes — encore en latin — comportant des notes suraiguës jouant avec de stupéfiants changements de tonalités. Retour au contemporain avec, du compositeur estonien associé au mouvement minimaliste Arvo Pärt, son Magnificat créé en la Cathédrale de Berlin en 1989 : légères amplitudes tonales, registre harmonique monolithe suggérant toutes les incertitudes et attentismes liés à cette époque de la chute du mur.

Maîtrise de StrasbourgDe l'ombre à la lumière. Photographie © École maîtrisienne de la cathédrale de Strasbourg.

Les dernières pièces faisaient retour, mise à part la création dédiée à l'organiste italien de la cathédrale Gilberto Scordari O alto e glorioso Dio en l'honneur de saint François à Assises, au répertoire essentiel avec Salve regina du prêtre, maître de chapelle, organiste et l'un des plus célèbres polyphonistes de la Renaissance espagnole Tomas Luis de Victoria, puis un Crux fidelis grégorien. Enfin, une fois les chœurs installés aux différents étages du dôme, un superbe Miserere mei de Gregorio Allegri, chanteur et compositeur italien dont cette œuvre, qui comporte 5 suraigus remarquables, fut chantée à Saint-Pierre de Rome et probablement entendue plus tard par le jeune Mozart dans le périple européen qu'il entreprit avec son père Léopold entre 1769 et 1773. Des voix qui, pourtant lointaines, rendent toutes leurs puissances dans cette acoustique amplifiée par la profondeur et le volume architectural du chœur largement ouvert sur la nef. Échos dignes des incantations mystiques d'Hildegarde Von Bingen.

 

Strasbourg, le 29 mars 2014
Jean-Luc Vannier

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ISSN 2269-9910

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musicologie.org 01/2014

Lundi 31 Mars, 2014 3:44

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