musicologie

Prades 8 août 2019 —— Jean-Marc Warszawski.

Un jour de la 67e Casals Prades

Pau Casals. Photographie © D. R.

Pau Casals était une tête de mule, ayant comme le grand-père de Pierre-Jakez Hélias1 un cheval d’orgueil dans son écurie.  Républicain endurci par une longue tradition familiale, paradoxalement à jamais reconnaissant envers la famille royale qui l’a soutenu et aidé, imposant, encore enfant, à son père dubitatif, qu’il deviendrait violoncelliste et à ses maîtres du conservatoire une manière toute nouvelle de jouer le violoncelle.

La Seconde République espagnole est proclamée le 14 avril 1931. Pau Casals, âgé de cinquante-cinq ans est alors une gloire mondiale comme instrumentiste et dirigeant, ses disques ont depuis 1915 un grand succès, il forme avec Alfred Cortot et Jacques Thibault un trio mythique. À Barcelone où il a fini par s’installer, il anime la vie musicale à la tête d’un orchestre qu’il finance de ses propres deniers. Il participe bien sûr à la politique culturelle de la jeune République qui sera écrasée par la sédition de généraux factieux, avec l’aide militaire de l’Allemagne nazie, malgré les renforts des brigades internationales formées de démocrates accourus du monde entier. Les républicains espagnols traversent alors en masse les Pyrénées : la Retirada. Pau Casals quitte Barcelone en 1939, il s’installe à Prades, en France, però en sòl català. Il est décidé à ne plus jouer dans des pays dictatoriaux, suite au refus des gouvernements occidentaux de condamner la dictature franquiste, à ne plus jouer du tout. Silence radio et engagement pour aider ses compatriotes catalans en exil, servir la cause pacifiste comme son prénom l’y invite : Pau en catalan signifie « paix ».

Le monde musical s’inquiète quand même de cette anomalie pour un musicien de cette envergure.  On vient des États-Unis parlementer en délégation, jouer avec lui, mais rien n’y fait. Le pianiste Mieczysław Horszowski (1892-1993), qui lui-même avait interrompu sa carrière préférant étudier la philosophie et la littérature et qui fut remis sur son tabouret par … Pau Casals, a une idée un peu bossue « si tu ne viens pas à la musique, la musique viendra à toi ». On lui propose de célébrer le bicentenaire du décès de Johann Sabastian Bach chez lui, à Prades. En 1950, dans ce bourg d’agriculteurs surpris, se pressèrent un public dense et les musiciens les plus en vue, tels les pianistes Eugen Istomin, Clara Haskil, Rudolf Serkin, Yvonne Lefébure, les violonistes Alexander Schneider, Joseph Szigeti ou Isaac Stern, le violoncelliste Paul Tortelier…  Cela dure depuis soixante-neuf ans.

Michel Lethiec, Grand Hötel de Molitg, 9 août 2019. Photographie © musicologie.org.

Le clarinettiste Michel Lethiec est directeur musical du Festival Pablo Casals depuis 1983. Une académie musicale et un concours de composition ont été adjoints. La session 2019 s’est déroulée du 25 juillet au 13 août, à raison de trois manifestations par jour, bien entendu de la musique de chambre, mais aussi quelques conférences éducatives.

C’est justement par une de ces conférences que commence le 15e jour du festival, jeudi 8 août. Pas une mince affaire, il s’agit d’évoquer l’apparition de l’humanité et les grandes étapes de son évolution. Le conférencier, Henry de Lumley, est un préhistorien qui a accumulé bien des responsabilités à la direction de laboratoires (CNRS), d’institutions telles le Musée d'histoire naturelle de Paris (où il a aussi enseigné), l'Institut de paléontologie humaine de Paris, et autres, mais surtout, il a participé à et dirigé de nombreuses fouilles, qui furent à l’origine d’importantes découvertes. Il fait défiler les millions d’années, de la station verticale avec la libération des bras et de la main, des doigts, vecteur du développement cérébral, en passant par l’acquisition du langage et de la conscience avec la fabrication d’outils, jusqu’aux manifestations d’une pensée symbolique avec les sépultures et la parure. Le temps passe vite, même en millions d’années, le public, nombreux, en rajoute avec quantité de questions.

Henry de Lumley salle du foirail de Prades le 8 août 2019. Photographie © musicologie.org.

Dans l’après-midi, concert au prieuré de Marcevol, un ensemble médiéval, avec un mur-clocher, dont la simplicité et la rusticité, l’austérité même, sur un promontoire montagneux dominant la vallée, font le charme et la poésie.

Le thème de ce concert est « Légendes ». La première œuvre du programme est justifiée par la légende qui l’entoure, non pas par ce qu’elle veut raconter, le trio KV 498 de Mozart, dit « trio des quilles ». Dix opus plus tôt, Mozart avait bien signé le duo de cors KV 587 : « au jeu de quilles ». En fait, un éditeur du xixe siècle s’est embrouillé les pages. On dit aussi que cette pièce aurait été composée par une élève de Mozart, Franziska von Jacquin, qui participa d’ailleurs à la création, avec Mozart à l’alto et le clarinettiste Anton Stadler. C’est une œuvre particulièrement réussie dans son esprit chambriste, ses délicats équilibres, les circulations thématiques, qui est parfaitement rendu par ce trio de musiciens chevronnés que sont Michel Lethiec (clarinette), Roberto Diaz (alto), Florian Uhlig (piano). Ils sont aidés par la très bonne acoustique du lieu et un piano Blüthner, assez rare dans nos contrées, qui se tient fort bien.

Les deux dernières pièces du programme sont des musiques qui veulent raconter comme en littérature, ce qui ne se faisait pas au temps de Wolfgang Amadeus Mozart. Pour cette même formation rare, Robert Schumann a composé des contes de fées, les Märchenerzählungen, une de ses dernières œuvres. En 1853, il est en train de sombrer dans la folie, mais la présence chez lui du Jeune Johannes Brahms débarquant de Hambourg (qui ne va pas tarder à en pincer pour Clara Schumann et vice-versa), la proximité du violoniste Joseph Joachim et du compositeur Albert Dietrich le revigorent un temps, pour cette œuvre joyeuse, de laquelle il n’a laissé aucune indication sur les quatre contes se cachant derrière les quatre mouvements.

Boris Garlitsky (violon), Théotime Voisin (contrebasse), André Cazalet (cor), Carlo Colombo (basson), Isaac Rodriguez (clarinette), prieuré de Marcevol, 8 août 2019. Photographie © musicologie.org..

Ernest Chausson avait nommé son œuvre, pour violon et orchestre, Le chant de l’amour triomphant, d’après une nouvelle quelque peu fantastique d’Ivan Tourgueniev, inspirée par sa passion pour l'actrice Maria Savina, mais trop âgé il ne pouvait qu’aimer de manière fantasque le corps n’y étant plus capable. Une magnifique phrase au violon (dédiée à Eugène Ysaÿe), porteuse d’envoûtements, d’une virtuosité plus sensuelle que digitale, défendue avec engagement par Boris Garlinsky. Malgré que Chausson ait lui-même réduit son magnifique orchestre au piano (Elena Garlitsky), on n’y retrouve pas l’épaisseur mystérieuse, suave un peu planante. Tout le monde n’est pas Liszt. Chausson renomma son œuvre Poème symphonique, puis simplement, Poème.

Till Eulenspiegels lustige Streiche de Richard Strauss est également un poème symphonique en quatre épisodes, reprenant les facéties du voyou médiéval (Till l'Espiègle) qui se termine tout de même avec sa condamnation à mort. Là aussi l’orchestre rutilant de Strauss a disparu au profit d’un quintette : violon (B. Garlitsky), contrebasse (Théotime Voisin), clarinette (Isaac Rodriguez), cor (André Cazalet), basson (Carlo Colombo), mais l’espièglerie ne manque pas à l’appel.

En soirée les festivaliers étaient invités à embarquer dans l’Orient Express à l’abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa. Un programme malin suivant le trajet de ce train mythique (surtout dans les romans) : Paris (Gabriel Fauré, quatuor en do mineur), Munich (Richard Strauss, Kaiserwaltzer), Budapest (Franz Liszt, Carnaval de Pest), Bucarest (George Enescu, Sérénade lointaine), Constantinople (Rabih Abou-Khalil, Arabian Waltz).

Beaucoup de monde et du beau monde a occupé la scène, les pianistes Silke Avenhaus, Xénia Maliarevitch, Yves Henri, les violonistes Peter Schumayer, Boris Garlitsky, Jan Talich, Vassily Chmykov, Ulf Wallin, les altistes Bruno Pasquier, Yuval Gotlibovich, Roberto Diaz, les violoncellistes Torleif Thedéen, François Salque, Patrick Demenga, Emil Rovner, le flûtiste Patrick Gallois et le clarinettiste Isaac Rodriguez. Une soirée très cordes où l’on note tout de même l’absence des femmes.

Ulf Wallin et Yves Henri, Abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa, 8 août 2019. Photographie © musicologie.org.

Un très beau programme exécuté de mains de maîtres en en vestes blanches malgré la chaleur, où ont dominé d’une part le duo du pianiste Yves Henri et du violoniste Ulf Wallin dans un arrangement du « Carnaval de Pest » de Franz Liszt, extrait des Rhapsodies hongroises. Une pièce d’une virtuosité transcendante, particulièrement impressionnante par la partie de violon, exécutée avec un grand engagement, parfois rageur, véritable corps à corps au cours duquel le violoniste n’a pas économisé le crin de son archet.

D’autre part le Meta4 Quartet, une formation finlandaise peu connue en France, à juste titre louangée dans de nombreux pays, avec l’Arabian Waltz. Le compositeur Rabih Abou-Khalil n’est pas Turc, comme pourrait le faire croire l’arrêt du train à Constantinople, mais Libanais. La valse est une pièce compacte sur des modes orientaux qui file comme un mouvement perpétuel. Débarrassée de ses percussions, du ud, du tuba et du serpent de sa création, elle semble glisser dans les airs et continuellement se renouveler, un essaim de musique.

Minna Pensola, violoniste du Meta 4 Quartet, Abbaye de Saint-Michel-de-Cuxa, 8 août 2019. Photographie © musicologie.org.

Parmi de vieux requins de la partition qui ont tout joué et déjoué, qui le font toujours merveilleusement bien, il y a nécessairement de la routine, des habitudes, des trucs qui font aller même quand cela ne va pas. L’engagement d’un Ulf Wallin, la jeunesse de ces quartettistes, qui jouent debout, lisent sur tablette, dégagent un air de liberté, est indispensable pour que les œuvres ne s’endorment pas.  La virtuosité paisible est admirable, mais la prise de risque fait frissonner.

Le public a frissonné malgré la chaleur et l’a fait entendre encore plus chaudement.

 

 

 Jean-Marc Warszawski
13 août 2019

 

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1. Hélias Pierre-Jakez, Le cheval d'orgueil. Plon, Paris 1975.

 

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