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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte.

II. Le xviie siècle baroque : Allemagne et Pays-Bas

Allemagne & Pays-Bas - Italie - France - Angleterre - Espagne

La musique instrumentale d'Heinrich Biber (1644-1704)

Bohémien de naissance, ce violoniste et compositeur fit une brillante carrière dans différentes cours (il fut notamment au service de Leopold 1er qui lui fit l'immense honneur de l'anoblir) et mourut à Salzbourg où il avait officié de longues années au service des princes-archevêques avant d'y obtenir en 1684 le titre envié de Kapellmeister.

Les témoignages les plus anciens, en particulier certains écrits du grand musicologue itinérant que fut Burney, donnent de lui l'image d'un violoniste aussi fabuleux que fantasque. Si, avec le recul, on voit en lui le plus grand représentant de l'école allemande de violon de l'époque, c'est qu'il « fut sans doute non seulement le plus grand virtuose de son temps, mais aussi le plus inventif des compositeurs pour violon. »1

En tant que compositeur, il a œuvré dans le domaine de l'opéra et dans celui des œuvres vocales sacrées, laissant ici des partitions marquantes comme son Requiem ou sa Missa Bruxellensis. Mais c'est à l'évidence sa production instrumentale, tout à la gloire du violon, qui tient la première place et lui vaut une très haute reconnaissance, par son originalité et par tout ce qu'elle a apporté au développement de la technique de l'instrument

A cet égard, on se plait à souligner l'usage important que fait Biber du procédé de la scordatura, consistant à accorder l'instrument de différentes façons pour « en étendre la tessiture, en varier la couleur ou faciliter certains problèmes techniques »2

Mais, au-delà des procédés, on ne dira jamais assez « à quel point la musique de Biber est riche d'inventivité, de surprises, de virtuosité aussi bien compositionnelle qu'instrumentale. Intégrant tous les éléments de musique populaire, il sait donner à sa musique une couleur spécifique, faite de rudesse, voire de violence, mais aussi de raffinement. La danse, omniprésente, possède une sensualité brute, qui emporte jusqu'à l'ivresse, rejoignant l'euphorie des soldats grisés par le vin (figure récurrente dans l'œuvre de Biber). »3   

Sonatae tam aris quam aulis servientes

Splendeur et extravagance sont déjà au rendez-vous dans ces œuvres brèves et concentrées. « Publiées en 1676 et dédiées au Prince-Archevêque de Salzbourg, l'employeur de Biber, ces douze sonates pouvant servir tant à l'autel qu'à la table (autrement dit dans le domaine spirituel comme dans le profane) constituent une synthèse parfaite des styles du compositeur des Sonates du Rosaire : parfois solennelle, ailleurs d'une virtuosité débridée, toujours sensible aux effets polychoraux d'origine vénitienne, cette musique dégage une verdeur et une plastique euphorisante… Cinq des sonates sont écrites pour deux trompettes, cordes et basse continue, les autres pour cordes et basse mais en faisant intervenir selon les cas deux ou trois altos, ce qui tire la sonorité vers le grave, un peu à la manière du consort de violes à l'anglaise. »4  Ce n'est pas encore le meilleur Biber, mais l'art des contrastes est bien présent et le savoir-faire instrumental déjà confondant.

Heinrich Biber, Sonate VIII en sol majeur pour cordes et continuo, par The Parley of Instruments.

 

Heinrich Biber, Sonate XII en ut majeur, pour 2 trompettes, cordes et continuo, par The Parley of Instruments.

Die Rozenkranz Sonaten

Les Sonates du Rosaire (en développé Sonates sur les mystères du Rosaire / Sonaten über die Mysterien des Rosenkranzes) furent composées à Salzbourg à la même époque que le recueil précédent et furent publiées en 1681. Au nombre de quinze, complétées par une Passacaille pour violon seul, dédiée à l'ange gardien, ces sonates suffiraient à elles seules à assurer la gloire de Biber tant elles constituent un monument de la littérature pour violon.

Face à cette œuvre de musique de chambre religieuse, qui fut jouée dans la cathédrale de Salzbourg et invite assez naturellement à un rapprochement avec les Sept dernières Paroles du Christ de Haydn, on peut du reste avec Serge Gregory  parfois se demander « si le Dieu qu'elle célèbre n'est pas le Violon lui-même, élevé au rôle d'instrument omnipotent, porteur sinon détenteur de la foi… »5

Quoi qu'il en soit, « musique instrumentale, sacrée et descriptive (chacune des quinze sonates et la passacaille finale correspondent à une étape de la vie du Christ ou de la Vierge), le recueil du Rosaire est un des sommets de l'œuvre de Biber. La diversité des formes (danses ou variations), des tonalités, des accords (scordatura : accord irrégulier du violon), des rythmes confère à cet ensemble une richesse narrative rehaussée par la force spirituelle du projet. Expressionniste, lyrique, fervente, méditative, cette musique suggère d'importants contrastes et autorise, derrière la gageure technique, plusieurs niveaux de lecture. »6

Heinrich Biber, Sonate  n° 1, « L'Annonciation », par Musica Antiqua Köln, sous la direction de Reinhard Goebel.

 

Heinrich Biber, Sonate  no 2, « La Visitation » par Andrew Manze et Richard Egarr.

 

Heinrich Biber, Sonate no 10, « La Crucifixion » par D. Sinkovsky et A. Koreneva.

 

Heinrich Biber, Passacaille en sol mineur
par Reinhard Goebel.

Les huit Sonates pour violon (1681)

Elles aussi impressionnent par les prodiges d'imagination dont Biber y fait preuve. « Sans posséder la démesure pittoresque des fameuses Sonates du Rosaire (seules deux, par exemple, utilisent le procédé de la scordatura), elles n'en présentent pas moins un catalogue inouï des possibilités de l'archet à la fin du XVIIe siècle : traits échevelés, doubles ou triples cordes, arabesques explosives, cascades de triples croches. Plus la griffe Biber : l'imprévisibilité des développements qui crée sans cesse l'illusion de l'improvisation. »7

Heinrich Biber, Sonate VI, par Romanesca et Andrew Manze (violon).

Harmonia artificioso-ariosa

Publié dans les années 1690, le dernier grand recueil de Biber est constitué de sept partias ou suites largement développées où éclate son génie de compositeur funambule. Ecrites pour deux violons et basse continue, pour violon et alto plus basse, ou encore (la septième) pour deux violes d'amour et basse, ces partias sont introduites par une Sonata ou un Praeludium et comportent presque toutes un Air varié qui rehausse encore l'intérêt de ces pièces.

Cette partition souvent géniale compte parmi les plus extravagantes de son auteur qui, « une fois de plus, (y) réinvente la musique de violon avec l'audace qui lui est propre : scordaturas différentes pour les deux archets solistes et dans chacune des sept partias, traits acrobatiques, excursions harmoniques dans les contrées les plus exotiques, dissonances et autres chevauchements instrumentaux du plus savoureux effet. »8

Heinrich Biber, Partita I en mineur pour 2 violons et basse continue par Musica Antiqua Köln, sous la direction de Reinhard Goebel.

 

Heinrich Biber, Ciaccona (de la Partita III)
par The Rare Fruits Council, sous la direction de Manfredo Kramer.

 

Heinrich Biber, Partita VII en ut mineur pour 2 violes d'amour et basse continue, par Il Giardino Armonico.

Autres œuvres éparses

On ne compte pas les autres pièces qui jalonnent le parcours hautement fécond de notre musicien, à commencer par ce qu'il produisit en balletti, arien et autres pièces pour les divertissements ordinaires ou carnavalesques des diverses cours où il exerça ses talents. A défaut d'une revue de détail, il nous faut ici mettre en exergue quelques œuvres qui se détachent justement du lot : la splendide Sonate « La Pastorella », la pittoresque Sérénade du Veilleur de nuit, la réjouissante Sonata representativa (où Biber, par d'étonnants procédés imitatifs, fait défiler sous nos yeux rossignol, coucou, grenouille, chat… avant de convoquer une marche de mousquetaires), et enfin l'illustre Battalia, une œuvredont on a pu dire qu'à l'entendre, « on pourrait prendre Biber pour un précurseur de Charles Ives tant cette pièce fait penser à Three Places in New England par ses effets cacophoniques et son usage avant la lettre du patchwork. »9

Heinrich Biber, La Pastorella, par K. Debretzeni, P. Spencer, etc.

 

Heinrich Biber, Sonata representativa en la majeur (extraits), par le Trio Romanesca, Andrew Manze (violon).

 

Heinrich Biber, Battalia a 10 en ré majeur par Le Concert des Nations, sous la direction de Jordi Savall.

Michel Rusquet
17 octobre 2012
© musicologie.org

Notes

1. Jean-Luc Macia, Diapason (410) , décembre 1994

2. Marc Vignal, dans J. et B. Massin (dir.), Histoire de la musique occidentale , Fayard, 2003,p. 435 . 

3. Christophe Robert, Répertoire (112), avril 1998.

4. Jean-Luc Macia, Diapason (427), juin 1996 .

5. Serge Gregory, Classica-Répertoire (72), mai 2005.

6. Philippe Venturini, Le Monde de la musique (230), mars 1999.

7. Jean-Luc Macia, Diapason (410), décembre 1994.

8. Jean-Luc Macia, Diapason (426), mai 1996.

9. Pablo Galonce, Le Monde de la musique (227), décembre 1998.



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