Sonate pour piano et violoncelle de Julien-Fernand Vaubourgoin1
Julien-Fernand Vaubourgoin.
Cette sonate, achevée le 12 septembre 1925, avec comme dédicace « pour mon ami Louis Rosoor2 », fut créée par le dédicataire et la pianiste Fernande Pabe3 à Bordeaux le 22 avril 1926 au Grand Amphithéâtre de l'Athénée lors d’une séance organisée par l'Association des anciennes élèves du Lycée de jeunes filles de Bordeaux commençant par une « causerie » d'Ernest Rochelle4 sur « L'évolution de la musique de chambre ».
La partition de cette sonate fut publiée, par souscription en même temps que d’autres pièces du compositeur, en 1928.
Couverture de la sonate pour violon et violoncelle de Julien-Fernand Vaubourgoin (lien vers la partition).
Dédicace de la sonate pour violoncelle et piano de Julien-Fernand Vaubourgoin, archives du Conservatoire de Bordeaux.
Pabe Charlotte Fernande.
Louis Rosoor,
archives familiales Rosoor.
L’enregistrement qu’en firent en 1963 le violoncelliste Pierre Degenne (1908-1992, élève de Bazelaire puis 1er Prix du Conservatoire de Paris en 1951) et la pianiste Nadine Desouches (1912-1991, 1er accessit de piano au Conservatoire de Paris en 1928), diffusé dans le cadre de commémorations du dixième anniversaire du décès du compositeur, est conservé par l’INA (PHD99264293) et peut y être écouté ainsi que dans ses délégations régionales.
Julien-Fernand Vaubourgoin, sonate pour violoncelle et piano, Pierre Degenne (violoncelle), Nadine desouches (piano), enregistrement d'archive de la Radiodiffusion-Télévision Française, février 1963 (extrait).Sa dernière interprétation a peut-être été celle d’Émilie Monié avec Laurette Prête au piano, qui l’étudia dans le cadre de son travail de fin d’études (Musique méconnues : l'interprétation par l'analyse) d’un Master d'interprétation à spécialité violoncelle obtenu en 2019 au Conservatoire de Liège (Belgique).
Notes
1. Voir la biographie de Julien-Fernand Vaubourgoin (1880-1952).
2. Louis Rosoor (1883-1969), fut un violoncelliste renommé, professeur au Conservatoire de Bordeaux et acteur de la vie musicale de lm ville.
3. Pabe Charlotte Fernande, née le 14 Février 1902 à Bordeaux, décédée le 25 Août 1984 à Buenos Aires. Ses études de piano commencées au Conservatoire de Bordeaux (1er accessit d’accompagnement en 1914) se poursuivent au Conservatoire de Paris (1er Prix et médaille de lecture à vue en 1920) puis auprès de Francis Planté. Professeur de piano au Conservatoire de Bordeaux et concertiste.
4. Ernest Rochelle, professeur de lycée à Bordeaux, auteur d'ouvrages pédagogiques, Vice-président de l'Union nationale des mutualités scolaires.
Article de Louis Valeton (1926)
Marie François Louis Valeton (1887-1968), lieutenant-colonel de réserve, s'est investi dans le développement de l'aéronautique à Bordeaux. Dans les années 1920, il fut chroniqueur culturel et régionaliste de la Petite Gironde, dont il devint rédacteur en chef collaborationniste pendant l'Occupation. Le journal sera dissous à la Libération en août 1944. Dans le numéro du 24 avril 2026 de son journal (p. 3, col. 5), il rend compte du concert qui eut lieu deux jours auparavant.
Remarquable, elle l’est d’abord par sa sincérité : aucune préoccupation d’école ou de mode n’est venue en altérer la conception ; aucun parti pris n’en déforme la facture. L’auteur ne s’est pas demandé si son œuvre, d’ailleurs franchement et très intelligemment moderne, paraîtrait assez avancée, et il n’a pas pratiqué la surenchère de la polytonalité. Il écrit parce qu’il a quelque chose à dire, et ce qu’il dit est fort bien dit et d’un puissant intérêt.
L’œuvre est remarquable ensuite par son inspiration élevée : de belles phrases amples, venues du cœur, s’imposent à l’auditeur, l’émeuvent et l’intéressent ; les développements sont logiques, variés et ingénieux ; l’ensemble a beaucoup de charme, de clarté, de puissance et d’envolée.
Enfin, cette œuvre, qui s’intitule « sonate », est véritablement une sonate et, de plus, destinée au violoncelle et au piano, elle est sainement, bien que subtilement écrite pour ces deux instruments, et ne les détourne pas systématiquement de leur rôle et de leur caractère, comme certaines autres œuvres modernes du même genre signées pourtant de très grands noms.
Article d'Adrien Raynal (1936)
Adrien Raynal (1887-1949), fut violoncelliste, compositeur, auteur d'ouvrages pédagogiques pour le violoncelle, Il a collaboré avec Édouard Nogué à l'édition du bulletin mensuel Le Violoncelle, dont il fut directeur. Dans le numéro 169 du bulletin (juillet, août, septembre 1936), il aborde la sonate pour violoncelle te piano de Vaubourgoin.
Sur la Sonate de J. F. Vaubourgoin (pour piano et violoncelle)1 ou : inspiration, modernisme, polytonalité.
Ou je me trompe fort, ou ce compositeur bordelais qui a eu l’audace d’éditer son importante Sonate a mis dans ces pages le meilleur de lui-même. Elles datent de 1925, mais alors que certaines sonates gardaient dans un plan complétement rénové, et en dépit de leur fougue, une écriture franchiste2, celle de J. F. Vaubourgoin montre dans un plan ancien une écriture assez fréquemment et résolument moderne. Il aime bien, par exemple, l’intervalle de seconde dont on sait que les deux agrégations les plus usitées sont la sixte ajoutée à l’accord parfait et la neuvième collée aussi au même accord3.
Il ne déteste pas (page 3), les neuvièmes chromatiques, les quatrièmes renversements de la neuvième de dominante avec altération ascendante de la quinte ou les deux altérations simultanées ascendante et descendante, les harmonisations par tons entiers avec toutes les notes d’une gamme entendues simultanément, etc., etc... Bref, ce professeur d’harmonie du Conservatoire de Bordeaux, qui doit guider sûrement ses élèves dans la scholastique parce qu’il sait ce qu’il fait dans le moderne, était, en 1925, un compositeur à la page. Il reste, en 1936, un musicien érudit et inspiré. L’inspiration, l’art de la composition : voilà ce qui nous intéressera toujours plus qu’un certain « pointillisme » musical aujourd’hui périmé. Personne n’emploiera une langue nouvelle4. Seules importent la substance musicale et la musicalité de cette substance. Les techniques s’usent, l’inspiration demeure.
La Sonate de Vaubourgoin est en trois parties : la première et la plus importante s’intitule : Pourquoi ? phrase à la fois chaleureuse et tourmentée à laquelle succède un passage très lent, d’une jolie ligne mélodique (fin de la page 6 et page 7). Page 8, le cello re-amorce dans le grave le fragment rythmique de la page 3 sur une montée syncopée du piano, dont le cello s’empare, et qui va faire les frais d’un crescendo bien mené sur des triolets et des soubresauts de main droite au piano (page 11).
Nous n’aurons guère de répit jusqu’au « modérément animé » de la page 18 (la page précédente n’étant pas utile et servant de « remplissage »), où, sur un très ingénieux contrepoint du violoncelle en hachures, le piano reprend le thème initial (la mineur avec fa dièse obstiné). Reprise à la sixte supérieure du plus calme de la page 5. Rappel de la prenante mélodie de la page 6 et conclusion « fauréenne » (le Fauré de la Romance en la pour cello) dans la douceur. Cette première partie, qui ferait songer à un disciple de Schumann moderne (conception et exécution romantique), qui n’est pas pour nous déplaire, car nous sommes de ceux qui aiment encore d’amour le musicien de Manfred. Celui-là ne se gênait pas pour faire litière des règles, procédés et préjugés, quand ils le gênaient. Ce n’était pas un mignard élégant, mais un penseur, et s’il eût été de notre époque, il eût sûrement, comme un de ses lointains héritiers Déodat de Séverac, « préféré une montagne à un bijou de chez Lalicque [sic] ».
La deuxième partie de la Sonate de Vaubourgoin est une « Chanson » simplement écrite. Elle s’agite par degrés. On dirait que le cœur, étreint tout d’un coup par un souvenir du « Pourquoi » (page 6), ne peut rester calme. C’est cependant dans l’apaisement que se termine cet agréable « andante ».
Très vives, bien rythmées sont les Danses (3e partie de l’œuvre). Le passage médian, avec sourdine, est charmant, surtout le « à l’aise » de la page 43. Quelques mesures bien sonores du piano (les mesures de deux-quatre et demi ne font jamais que cinq croches et n’ont rien d’effarant) conduisant à un six-huit.
Il n’y aurait, pour l’exécution, aucun inconvénient à couper à partir de la 3e mesure de la page 47 au très animé de la page 51. A ce moment, l’intérêt languit un peu. Conclusion en la majeur.
Signalons que cette Sonate est dédiée à notre remarquable confrère, si dévoué à la revue Le Violoncelle : Louis Rosoor*. Elle est difficile et « grimpe » fréquemment. Nous en conseillons l’exécution aux violoncellistes sérieux. Ils peuvent, indifféremment jouer le no 1, qui est une sorte de poème romantique ; le no 2, en forme de Berceuse développée selon les règles, et le no 3, rapide, bien sonnant, qui obtiendra sûrement du succès.
Je me suis étendu avec plaisir sur ces pages de Vaubourgoin parce que j’estime qu’il n’occupe pas comme compositeur la place qu’il mérite. Il est de ces erreurs du sort que l’on se doit de signaler quand on se targue, comme nous, d’être de bons et d’impartiaux confrères. Je ne suis jamais aussi content que lorsque je puis parler d’une œuvre qui m’agrée. Voilà qui est fait une fois de plus.
Notes
1. Chez Delmouly-Degorce, 17, rue Vital-Carles, à Bordeaux, Propriété de l’auteur.
2. Signalons, pour la clarté de l’analyse, que la Sonate en sol dièse fut terminée en 1924. [Coquille d'imprimeur ? « franckiste » ?].
3. Debussy mit ce procédé fort à la mode. Ce ne sont, au fond, que des appogiature[s] non résolues ou rapprochées de la note réelle. Ravel exploita cela avec plus de raffinement encore, mais n’a-t-on pas lu (page 54, Traité de Lenormand) qu’un certain compositeur nommé Rameau fit entendre, dans Platée, un retard, une anticipation de tonique et une appogiature contre la note réelle ? – Bel ensemble de « secondes » !
4. Certaines gens ont voulu ratiociner sur la tonalité et lui rechercher des causes profondes. Elle n’est qu’un système, car il existe, par le jeu des combinaisons et équivoques, des exemples de polytonalité avant la lettre. Cf. Déodat de Séverac, qui, dans le Petit soldat de plomb, je crois, écrit sur la septième de dominante de si mineur (main gauche) une sonnerie militaire avec sol naturel, do naturel et mi naturel (sonne en do majeur) ; mais, sans doute, le malicieux auteur songeait, avec le sol naturel, à l’accord de septième dominé et, avec le do naturel, à l’altération descendante de la fondamentale ! Cette simple passade restait : combinaison artistique. Beaucoup d’entre nous ont eu la même impression que Busser [(]voir page 260 de son Traité d’orchestration). Souvent, je confiais, jadis, à des camarades qu’il serait amusant de noter tous les airs des manèges forains simultanés sans me douter, alors, que Gustave Charpentier avait cédé, dans Louise, à cette amusante tentative. Ecrire à la fois, fragments en ut majeur aux deux flûtes, en la bémol aux deux violons, en ut dièse mineur aux cuivres et en si majeur aux violoncelles et contrebasses, comme Delvincourt, dans son Bal vénitien, est bien un exemple caractéristique de polytonalité qui ne doit pas être très amusant pour l’auteur lui-même ou qui n’est qu’une farce. Or, tout le monde sait que les farces les plus courtes.....
*. Bien que Louis Rosoor apparaisse dans la liste des « Principaux Collaborateurs français » de cette revue dès sa création (1922), ses contributions n’y semblent pas nombreuses.
Notice de Stephen Sensbach
Extraite de : Sensbach Stephen, French Cello Sonatas: 1871-1939, The Lilliput Press Ltd, Dublin 2001.
La Sonate de Vaubourgoin est une œuvre complexe et ambitieuse qu’on ne saurait catégoriser en termes de forme ou de style. Davantage une série de trois pièces de charactère qu’une sonate traditionnelle, l’égalité dans le traitement des instruments et le matériel thématique restent cohérents tout au long de l’œuvre. L’auditeur est confronté à une ligne mélodique ininterrompue traversée par un courant permanent de nouveau matériau, consistant en de cours motifs qui réapparaissent tout le long d’un mouvement. La partie de violoncelle est une des plus difficiles de ce livre, avec des changements fréquents des registres les plus graves aux plus aigus, d’une exigence parfois impitoyable pour l’exécutant. Le corps harmonique, mouvant, est encore obscurci par une riche ligne mélodique chromatique comportant tritons et gammes modales. Les nombreux passages intéressants sont peut-être noyés dans la grande quantité de musique que l’oreille doit appréhender, la forme de chaque mouvement étant difficile à percevoir en raison de la structure complexe. D’une conception presque symphonique, cette œuvre offre néanmoins des qualités uniques.
C’est, sans le moindre doute, en raison de sa difficulté et du fait que J.-F. Vaubourgoin n’appartenait pas à la sphère musicale parisienne que sa sonate n’est jamais entrée dans le répertoire.
Notes
Remerciements à Céline Flamen, violoncelliste et arrière-petite fille de Louis Rosoor (pour mémoire, le dédicataire et créateur de cette Sonate) pour son aide à la traduction de l’anglais.
Antoine Pery
Octobre 2026



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Mardi 3 Novembre, 2026