Sexe et opéra (XX. 7) : Pepita Jimènez
Décor de Josep Castells, pour Pepita Gimènez au Gran Teatre del Liceu de Barcelone, 1926.
Opéra d'Isaac Albéniz, sur un livret de Francis Money-Coutts d’après le roman éponyme de Juan Valera, créé le 1er mai 1896 à Barcelone, Gran Teatro del Liceo.
Opéra splendide du mal connu Albéniz (dont les compositions ne se limitent pas au piano), l’évolution de Pepita Jiménez est symptomatique des relations entre Opéra et Société. Pepita Jiménez est avant tout un roman de l’andalou Juan Valera, écrivain de la seconde moitié du xixe siècle, qui sut allier l’amour de son pays avec la volonté de progrès dans les mœurs et un sourire bienveillant sur les êtres humains. Son roman, qui relate sous forme épistolaire l’amitié puis l’amour entre une jeune veuve et un séminariste, parvient à allier le typique, l’étude de caractères, la finesse psychologique et le sens de l’humour. À la fin, séminariste et veuve se marient et tout le monde est content — une sorte d'« anti-Regenta » (le grand roman espagnol de la même époque, signé L. Alas Clarín). L’amour arrive à dépasser deux interdits sociaux : le remariage de la veuve et le mariage du séminariste.
Albéniz reprend la trame (sans la forme épistolaire, ce qui eût été impensable pour un opéra du xixe), mais à la fin, au lien d’ajouter un vrai duo d’amour, les protagonistes ne font que tomber l’un dans les bras de l’autre, sans un mot.
Emma Zilli (1864-1901), créatrice du rôle de Pépita Gimènez;
Malgré son ancrage musical et thématique dans le monde hispanique et andalou, le livret fut écrit en anglais par le riche Francis Money-Coutts qui finançait le musicien. Une version traduite à l’italien fut présentée en 1896 au public de Barcelone qui ne sut guère l’apprécier, comme le public madrilène n’avait pas apprécié les zarzuelas du même auteur (et pourtant la seule qui nous est arrivée, San Antonio de la Florida est de toute beauté !).
Bien plus tard, dans les années 1960, l’Espagne s’intéressa encore à cet opéra oublié — hélas, comme tous les autres du grand Albéniz. On considéra alors que Pepita Jiménez avait besoin d’une traduction à l’espagnol et d’une « adaptation » (?), adaptation qui fut demandée au très notable compositeur de zarzuelas Pablo Sorozábal. Pour des raisons « dramatiques » on s’avisa de modifier la fin : la veuve, Pepita, ne tombe pas dans les bras du séminariste ; celui-ci part définitivement, et Pepita se suicide. Fin.
Ainsi, face à l’interdit sexuel, nous passions du regard souriant et bienveillant de l’écrivain Valera au cliché de la femme qui souffre et meurt, solution « plus convenable » aux yeux des autorités réactionnaires de l’Espagne de Franco. C’est sous cette forme que Teresa Berganza nous livra sa très belle version du personnage.
Isaac Albéniz (Pablo Sorozabal), Pepita Gimènez, Alfredo Kraus et Pilar Lorengar, Festivals d'Espagne, théâtre de la Zarzuela de Madrid, 1964.
Heureusement, le superbe travail musicologique de José de Eusebio nous a rendu un enregistrement de l’œuvre dans sa version originale (et en anglais) avec une belle distribution anglo-hispanique (Domingo inclus, rien de moins !). Nous pouvons donc y apprécier les subtilités harmoniques, la finesse musicale d’Albeniz, et retrouver dans la musique le regard à la fois lumineux et passionné que le romancier Valera avait le premier donné à ce sujet.
Lire : Pepita Jiménez d'Albeniz mérite mieux.
Pepita Gimènez, célèbre roman de Juan Valera,
27 janvier 2026
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