Sancta : la messe mise à nu de Florentina Holzinger
Sancta de Florentina Holzinger, Netti Nüganen, Jasko Fide, Cornelia Zink © Nicole Marianna Wytyczak.
Le spectacle de Florentina Holzinger a déjà fait couler beaucoup d’encre depuis sa création en Allemagne en 2024. Il arrivait sur la scène de l’Opéra Ballet Vlaanderen une réputation sulfureuse en pleine Semaine sainte et l’on peut se demander si ce choix était une pure coïncidence ou une volonté de provocation de la part des programmateurs.
De fait, la metteuse en scène et chorégraphe autrichienne n’y va pas de main morte dans sa vision de l’opéra en un acte de Paul Hindemith, Sancta Susanna (qui avait déjà fait scandale à sa création en 1922), à laquelle elle associe une messe féministe d’un peu plus de deux heures dont célébrantes et assemblée sont toutes des femmes, à l’exception d’un « trans » moustachu dont la silhouette virile laisse planer le doute.
D’entrée de jeu, sur le plateau où se dresse en fond de scène un mur d’escalade, entre un couple de femmes nues, à part le harnais qui leur servira à s’y accrocher. Tandis que se joue à l’avant-scène l’histoire de Sœur Susanna, en proie à la montée du désir, et que sœur Klementia tente vainement de la raisonner, les deux dames se livrent à l’arrière-plan à une torride scène de sexe lesbien où ne manque même pas un « fist fucking » dont il est difficile de dire s’il est réel ou feint comme le seront par la suite une scène de mutilation chirurgicale (la blessure au flanc du Christ) et une préparation à la suspension, toutes deux relayées par la vidéo en direct.
À la fin de l’acte de Hindemith, le bloc de parpaing où était emmurée la pécheresse explose, laissant sortir une femme nue hurlante, image sans doute du désir féminin en révolte qui reviendra dans la récapitulation finale. Dès lors peut commencer cette fameuse messe chantée par le chœur féminin de l’OBV où défilent quelques magnifiques pièces chorales du répertoire sacré de Johann Sebastian Bach à William Byrd en passant par Sergueï Rachmaninoff et Charles Gounod, mais également des compositions originales de Johanna Doderer à qui sont dus les arrangements et même un air de Cole Porter.
Sancta de Florentina Holzinger, Veronica Thompson, Luz De Luna Duran, Annina Machaz, Jasko Fide © Nicole Marianna Wytyczak.
L’ensemble est farci d’épisodes spectaculaires où se déchaîne un collectif de performeuses nues dans des chorégraphies gymniques, dont une sur une piste de rollers. Chacun des moments de la messe est décrypté dans une optique féministe, avec un humour souvent ravageur, telle cette réflexion sur la création de l’homme (qui n’est pas né d’une femme) puis de la femme (tirée de l’homme) ici à partir de la cote d’un spectateur que l’on sort en coulisses ensanglanté, et qu’illustre la démolition de la célèbre fresque de Michel-Ange par le groupe des performeuses transformées en cordistes. Rien ne manque à cette évocation provocante, ni la cloche dont une femme est le battant, ni ce Christ féminin dont un appariteur tente d’empêcher l’entrée dans la salle et qui massacrera l’agneau pascal qu’il porte en étole, ni ce pape incarné par une comédienne lilliputienne, elle-même emportée dans les airs par ce bras articulé qui tout au long de la cérémonie présente les objets du culte, ni une prestidigitatrice censée incarner l’Esprit saint et qui fait apparaître des colombes, puis multiplie les bouteilles de vin. Évidemment la crucifixion est omniprésente, régulièrement représentée sous diverses formes, par le groupe des performeuses suspendues tête en bas au mur d’escalade. Sur les deux heures quinze que dure cette improbable messe un rien blasphématoire sans n’être au fond qu’une illustration littérale de ce qui s’y joue, certains passages paraissent un peu longs, comme ces confessions bavardes ou ces professions de foi parfois dans un anglais exotique et indéchiffrable. Comme souvent, avec les metteurs en scène d’avant-garde, Florentina Holzinger a un peu de mal à conclure et nous inflige une trop longue récapitulation de son propos qui en minimise l’efficacité. Le spectacle gagnerait sûrement à s’arrêter après ce tableau géant dessiné à l’hémoglobine particulièrement émouvant pendant l’Agnus Dei où apparaissent simplement les mots « End all Wars » bientôt dissous dans l’écoulement sanglant. Au final, paradoxalement, après cette longue provocation aussi jubilatoire qu’elle pourrait être clivante, Florentina Holzinger se montre très habile et réussit le tour de force de réunir la totalité du plateau et le public debout dans un hymne peut-être un rien trop œcuménique dont les paroles « Don’t dream it, do it » paraissent un rien lénifiantes après la violence de son propos, au risque de le banaliser.
Il va s’en dire que le succès est complet, les interprètes tous excellents, des deux cantatrices de l’acte d’Hindemith, la soprano Cornelia Zink et la contralto Andrea Baker, aux nonnes du chœur féminin de l’OBV, en passant par le petit groupe rock à l’avant-scène et l’orchestre dans la fosse dirigé par Marit Stridlund. Et évidemment l’ensemble des performeuses parmi lesquelles figure la metteuse en scène elle-même.
Prochaines représentations les 5, 7, 8 et 9 avril.


À propos - contact |
S'abonner au bulletin
| Biographies de musiciens | Encyclopédie musicale | Articles et études | La petite bibliothèque | Analyses musicales | Nouveaux livres | Nouveaux disques | Agenda | Petites annonces | Téléchargements | Presse internationale | Colloques & conférences | Collaborations éditoriales
Musicologie.org, 56 rue de la Fédération, 93100 Montreuil,
06 06 61 73 41.
ISSN 2269-9910.

Mardi 7 Avril, 2026 2:22