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Jean-Marc Warszawski, 18 juin 2026.

Leipzig : temps maussade, festival Bach rayonnant

Thomaskirche Leipzig, 11 juin 2026, orchestre du Gewandhaus, thomanerchor, sous la direction d'Andréas Reizer. Photographie © Bachfest, Jens Schlüter. Thomaskirche Leipzig, 11 juin 2026, orchestre du Gewandhaus, thomanerchor, sous la direction d'Andreas Reizer. Photographie © Bachfest, Jens Schlüter.

C’est toujours un immense plaisir de retrouver la ville de Leipzig, à nouveau rutilante après les destructions industrielles qui ont suivi la « réunification ». Capitale mondiale de la musique, grâce essentiellement au hasard de la nomination, par défaut, de Johann Sabastian Bach au poste de directeur de la musique de la ville, une place réservée à des diplômés universitaires, ce que le plus célèbre des Kantoren n’était pas. C’est Felix Mendelssohn (sa maison est devenue un lieu de culture) qui a créé à Leipzig le premier conservatoire de musique des territoires germaniques et donné au mythique orchestre du Gewandhaus sa configuration moderne, un ensemble qui balbutia au xve siècle, quand la bourgeoisie enrichie par l’exploitation des mines d’argent et la situation de la ville située au croisement de routes commerciales entendait aussi s’enrichir culturellement. Ainsi après Heidelberg en 1387, la seconde université germanique y fut créée en 1409. Leipzig possède aussi une magnifique maison d’opéra, une maison dynamique d’opérette. Elle fut un important centre d’éditions musicales comme Breitkopf & Härtel (maintenant à Wiesbaden) ou Peters toujours là, ou Friedrich Hofmeister. Cela pour le centre historique.

Les quartiers ouvriers dévastés par les fermetures d’usines ont retrouvé une certaine activité dans ce qu’on appelle les scènes alternatives et le réinvestissement de la grande filature, la Baumwollspinnerei Leipzig-Lindau (4 000 employés en 1989), en des milliers de mètres carrés d’ateliers d’artistes (les bâtiments s’étendent sur dix hectares).

Rien de plus enthousiasmant que la modernité urbaine accoudée à son histoire. Non pas dans le sens dévoyé de Martin Heidegger, celui d’un enracinement dont la profondeur serait en fait proportionnelle à son élévation vers le ciel, car tout se passe en surface, tout se mélange en surface, rien ne se superpose à rien, tout est dialogue. Dialogue est le thème de ce soixante-quinzième festival Bach de Leipzig qui a pris ces dernières années une ampleur considérable et propose cette année 219 concerts, cérémonies et animations.

On y retrouve les valeurs sûres souvent des fidèles au festival, on en découvre de nouvelles, on a l’immense satisfaction d’entendre des artistes exceptionnels ignorés en France.

Bachfest 2026, © Bachfest Leipzig, Gert MothesBachfest 2026, 12 juin 2026, Nikolaikirche, Amsterdam Baroque Orchestra & Choir, sous la direcion de Ton Koopman. © Bachfest Leipzig, Gert Mothes.

Valeur sûre, à la Thomaskirche, pour le concert d’ouverture : « Des Vêpres de Marie », avec bien entendu le Thomanerchor, l’orchestre du Gewandhaus, une brochette de solistes solides dont notre concitoyenne, l’altiste Lucile Richardot, sous la direction du 18e Kantor après Bach, Andreas Reize. Un programme qui fit dialoguer Bach avec des anonymes, Orlando di Lasso, Georg Friedrich Händel, Johann Hermann Schein, Claudio Monteverdi, Heinrich Scheidemann, et deux contemporains, Sven-David Sandström et Vytautas Miškinis, une tradition du concert d’ouverture. Deux bijoux sonores qui n’ont toutefois pas l’originalité que nous avons pu entendre dans les années passées : du très consensuel. Tradition protocolaire, la salutation trop longue du maire de la ville Burkhard Jung et celle de l’intendant du festival Michel Maul, arborant sur son cou un tatouage « Bach »… amovible et en vente. Pour nous, le tatouage musical inamovible, le moment le plus touchant fut l'aria du Magificat en majeur de Bach par la soprano Marie Louise Werneburg : Quia respexit humilitatem ancilliae suae / ecce enim ex hoc beatam me dicent. Ce latin ne nous dit pas grand-chose, le ciel est en ce moment maussade et pluvieux, rien de plus, mais qu’un regard bienveillant puisse rendre heureux, c’était convaincant.

Cette année, le programme du cycle des cantates a été décidé par un vote dans l’ordre des préférées, le « top 50 » est donné de la plus mal élue à l’élue. Nous avons attrapé les 47-43es, le peloton de queue, à la Nikolaikirche, avec le fabuleux Amsterdam Baroque, orchestre et chœur, des solistes valeureux, dont l’inamovible basse Klaus Mertens (récipiendaire il y a quelques années de la médaille Bach de Leipzig) , sous la direction de Ton Koopman.

La mort est une obsession dans ces cantates… On se rassure comme on peut, comme dans l’aria « Die Seele ruth in Jesu Händen », de la cantate BWV 127, Herr Jesu Chrsit, wahr’ Mensch und Gott (comme nous tous d’ailleurs) magnifiquement rendu par la soprano Elisabeth Breuer dont la voix mêlée au hautbois, sur une basse continue obstinée, exprime l’inexorable marche à la mort dans une espèce de clair-obscur paisible, comme dit le dernier vers du choral final : « Dein’m Wort zu trauen festiglich / Bis wir einschlafen seliglich ».

Découverte presque nocturne, Salles de Pologne, deux magnifiques salles de bal de la seconde moitié du xixe siècle dans ce qui était alors un hôtel rebaptisé en l’honneur du passage du roi de Pologne. Le roi ce soir est le claveciniste Mahan Esfahani, en résidence du Festival Bach. De la tornade à la délicatesse, il apporte la fougue physique à un instrument renommé à juste raison mécanique y être insensible. Pourtant, cela marque le jeu, le rythme, le pêchu dans le flux virtuose, parfois à marée de traits, de trois des Partitas de Johann Sebastian Bach. Mahan Esfahani a une maîtrise invraisemblable de son bel instrument dont il utilise abondamment les différents registres. Ovation spontanée en conclusion de ce 12 juin 2026.

Dans le peloton des cantates ce 13 juillet, avec les 37-34es dans l'ordre des préférées. Cette fois avec le Collegium Vocale Gent, sous la direction de Philippe Herreweghe, des fidèles de chez les fidèles de ce Festival. Un ensemble à mon avis, un peu moins enthousiasmant que l’Amsterdam Baroque… Mais à ce niveau… Ici, c’est un motet de Heinrich Schütz (Tröstet, tröstet mein Volk) qui dialogue avec quatre cantates de Johann Sebastian Bach (BWV 39, 65, 102, 36.5)… Notre moment favori ? Le magnifique chœur qui introduit le BWV 102 : Herr deine Augen sehen dem glauben.

De la Grande scène installée place du marché devant l’ancien hôtel de ville, offrant pendant trois jours des concerts gratuits, nous avons été agréablement attirés par le WVC Jazz Trio dialoguant avec Bach dans des inspirations d'entre Chine et Malaisie… dont une version décoiffante de la Badinerie. Nous avons été moins convaincu, malgré de très bonnes choses et un niveau musical impeccable, par le « Bach in jazz » clôturant le 13 juillet avec le Freiberger Domchor, le Stephan König Jazz-Quartett, le Mendelssohn Kammerorchester. Le jazz a besoin d’une liberté et de libertés individuelles peu compatibles avec les grands ensembles, trop ensemble, qui sont nécessairement « mous » dans le jazz. Là on pourrait plutôt envisager l’affrontement, la perturbation… mais on s’éloignerait du dialogue souhaité au long de ces dix jours de Bachfest.

 

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Jean-Marc Warszawski
15 juin 2026.

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