Jean-Marc Warszawski, 7 juillet2026.
Cinquante cantates au Festival Bach de Leipzig
Bachfest Leipsig, 12 juin 2026, Nikolaikirche,
Amsterdam Baroque Orchestra & Choir, sous la direction de Ton Koopman, Photographie © Bachfest Leipzig / Gert Mothes.
Il y a tant de choses à voir et à écouter dans ces dix jours de Bachfest qui carbure à vingt manifestations par jour, lesquelles, de la plus spectaculaire à la plus intime, sont sans faille de très haut niveau, même s' il nous semble que cette année est un peu moins créative ou ambitieuse en surprises que les années précédentes.
Nous aimons beaucoup les cantates et l’émotion existentielles dont les textes sont saturés
Nous sommes paisiblement indifférent aux choses de la religion, comme tout ce qui relèverait de mondes parallèles ou de l’immatérialité. Nous nous gardons donc éloigné des discussions théologiques, car sans la foi il n’est pas possible d’accéder à la compréhension propre aux croyants. Mais il nous semble tout de même ici, qu'on est dans un monde plus humain que dans celui des représentations et la liturgie catholiques, on y craint moins la colère de Dieu, devant lequel on se sentirait toujours en faute, on y craint moins le Diable qui n’est pas dans le mal, le symétrique de ce qu’est Dieu dans le bien. On est ici beaucoup moins abstrait et plus proche des souffrances humaines, des angoisses, surtout celles liées à la mort, dont on ne craint pas l’après à cause de ses fautes (un peu quand même), mais par un manque de foi. Cette humanité est au centre de ces cantates et s’appareille à l’universel, que l’on croit ou ne croit pas à l’immortalité de l’âme et a une vie au-delà de la vie. Tout le monde se soucie de la peine, de la souffrance, de la maladie, de la mort. Même si on pense que la mort c’est mort, on rédige tout de même un testament, on questionne l’avenir en imaginant le destin de ce que nous laisserons, de ce que nous avons réalisé, de ce que nos enfants, petits-enfants adviendront, de ce que deviendra le monde, si ce qu’on a souhaité pour l'avenir se réalise, car on imagine l'avenir, on désire mourir en paix et sans souffrance, dans la main du Christ ou pas.
L’humanité de ces cantates est touchante et souvent d’une grande beauté musicale. Il y a de la douceur, des rythmes inexorables qui scandent la marche de cette humanité vers sa destinée, il y a de la peur, des moments de dramatisation, mais surtout un appel enjôleur de l’au-delà, que nous entendons dans les arias ou la voix humaine est abordée par un instrument soliste, souvent le hautbois, l’instrument privilégié des méditations sur la mort pour Bach, mais aussi la flûte ou le violon. Ce ne sont alors pas des duos, mais deux mondes qui s’observent.
En fait il se dessine un cycle dramatiquement efficace : frayeur, refus, acceptation, qu’on trouve dans de nombreuses œuvres, tels les Chants et les danses de la mort de Modest Moussorgski.
Ainsi, parmi bien d’autres exemples possibles, le très émouvant aria (soprano) de la cantate BWV 127, Herr Jesu Christ, Wahr’Mensch und Gott (Seigneur Jésus Christ, vrai homme et Dieu), qui a la douceur d’une berceuse, à laquelle se mêle la mélodie triste mais sereine du hautbois sur une ponctuation staccato d’une marche lente inexorable obligée :
Die Seele ruht in Jesu Händen,
Mon âme repose entre les mains de Jésus
Wenn Erde diesen Leib bedeckt
Quand la terre couvre ce cadavre
Ach ruft mich bald, ihr Sterbeglocken
Ah ! Appelez-moi bientôt, vous, cloches funèbres
ich bin zum Sterben unerschrocken
En mourant, je suis sans peur
Weil mich mein Jesus wieder weckt
Car mon Jésus me réveillera à nouveau
Voilà pour l’ambiance.
Bachfest Leipzig, 13 juin 6 2026, Thomaskirche, Collegium Vocale Gent, sous la direction de Philippe Herreweghe, Photographie © Bachfest Leipzig / Gert Mothes.
Cela dit, ce type de liturgie touchante, un peu familiale, émouvante, proche du souci humain, ne doit pas masquer la dureté normative que l’Église réformée put imposer, et qu’elle peut encore imposer ici ou là, ni mener à ignorer les diatribes d’un prédicateur fanatique entre autres, comme Ulrich Megerle (1644-1709) contre les juifs qu’il désignait comme responsables de la peste, un personnage que prisait Martin Heidegger. Plus généralement le chef-d’œuvre cinématographique de Michael Haneke, Le Ruban blanc, donne une bonne idée de l’atmosphère oppressante et de la fabrication des fautes, par laquelle on domine. Il y a en plus dans ce film un très beau dialogue sur la mort.
Cette année, au Festival Bach de Leipzig, cinquante cantates liturgiques de Johann Sebastian Bach ont été jouées. Les publics passés avaient été sollicités pour désigner leurs préférées qui ont été programmées dans l’ordre croissant des votes. Nous en avons entendu exactement la moitié, à quatre, parfois cinq par concert, toujours avec plaisir et parfois des moments de grand plaisir, dus aux qualités musicales des ensembles et solistes invités à les interpréter. Ces cantates étaient interpolées avec des œuvres d'Heinrich Schütz, mais aussi de Michael Praetorius, Johann Hermann Schein, Andreas Hammerschmidt, en relation, surtout textuelles, avec les cantates de Bach : dialogue.
Parmi ces ensembles, le très excellent Amsterdam Baroque Orchestra sous la direction de Ton Koopman : la Cantate BWV 127 a particulièrement attiré notre attention par sa douceur funèbre, comme dans l’aria évoqué et magnifiquement porté par la soprano Elisabeth Breuer, ajoutons la remarquable diction du ténor Tilman Lichdi. Pour ajouter au caractère macabre de ces cantates, en voici le choral :
Ach, Herr, vergib all unsre Schuld,
Ah, Seigneur, pardonne toute notre faute,
Hilf, dass wir warten mit Geduld,
Aide-nous à attendre avec patience,
Bis unser Stündlein kömmt herbei,
Jusqu’à ce que notre dernière heure arrive,
Auch unser Glaub stets wacker sei,
À tenir aussi notre foi éveillée,
Dein'm Wort zu trauen festiglich,
à faire fermement confiance à ta parole
Bis wir einschlafen seliglich.
Jusqu’à nous endormir dans la félicité.
Quelle fin d’après-midi superlative (17 juin), avec au programme le célébrissime Ich hab Genung, de bout en bout pour basse, assurée par l’inoxydable Klaus Mertens, l'irrésistible mélodie de l’aria « Schlummert ein, ihr matten Augen », « Endormez-vous mes yeux si las », et le fabuleux aria « Ich freu mich auf meinen Tod »; « Je me réjouis de ma mort », si joyeux, glorieux, si richement instrumenté et si peu mourant.
Aussi la BWV 147, Herz und Mund une Tat und Leben, Le cœur et la bouche et les actes et la vie, une des premières et une des plus longues cantates de Johann Sebastians Bach avec ses deux miraculeux chorals finissant chacune des deux parties, « Wohl mir, dass ich jesum habe », parée de cette ritournelle envoûtante, guillerette et allante universellement connue sous le nom de « choral du veilleur », sur laquelle le chœur étend des durées longues, et tout aussi étincelant de musique, le « Jesus bleibet meine Freude » « Jésus demeure ma joie », basé sur le même principe, connu sous la mauvaise traduction « Que ma joie demeure ».
Nous regrettons au passage que le public n’ait pas été invité à chanter les chorals, comme cela fut le cas les années passées.
Bachfest Leipzig, 14 juin 2026, Nikolaikirche,
Gaechinger Cantorey, sous la direction de Hans-Christoph Rademann, Photographie © Bachfest Leipzig / Gert Mothes.
Le toujours excellent Collegium Gent, sous la direction de Philipp Herreweghe, qui semble un peu vivre sur ses lauriers, mais qui nous a toutefois ému dans le superbe chœur d’entrée de la cantate BWV 102, Herr, deine Augen sehen nach dem Glauben, Seigneur, tes yeux découvrent la foi, encore une fois un aria, « Weh der Seele, die den Schaden » entrelaçant l’alto (Alex Potter) et le hautbois (peut-être notre compatriote Nathalie Petibon, un des trois hautbois de l’ensemble ?).
Dans le BWV 105, nous avons eu beaucoup de mal à comprendre la soprano au premier aria, « Wir zittern und wanken », dans le BWV 8.1, Liebster Gott, wenn werd ich sterben, Nous avons apprécié le choral d’entrée, et le superbe effet de superposition et de mécanique dans celui qui introduit le BWV 26, Ach wie flüchtig, Ach wie nichtig, Ah ! combien fugitive, Ah ! combien vaine…. est la vie de l’Homme.
Nous avons découvert Le Gaechinger Cantoray de l’Académie Bach de Stuttgart, un ensemble de très haut niveau au son magnifique, en fait fort renommé. Là encore c’est un aria de la BWV 63 qui a eu nos faveurs parmi les moments de grande émotion, « Got, du hast es wohl gefüget », « Oh Dieu tu as bien ordonné… », en duo basse et Soprano, ici la remarquable Katharina Konradi.
Nous avouons ne pas comprendre pourquoi le Bachfest Leipzig a invité John Eliot Gardiner et son nouvel ensemble, The Constellation Choir & Orchestra, ce chef étant capable de gifler et de boxer un de ses musiciens pour une broutille. Il s’est fait renvoyer du célébrissime Monteverdi Choir qu’il avait créé en 1964. Nous avions décidé de le boycotter, mais nous avons cafouillé en organisant notre programme. Le vocal, chœur et solistes, est impeccable, l’orchestre parfois un peu brouillon.
Bachfest Leipzig, 16 juin 2026, Thomaskirche,
The Constellation Choir & Orchestra, sous la direction de John Eliot Gardiner, Photographie © Bachfest Leipzig / Gert Mothes.
Le lendemain, Gardiner donnait les dernières cantates d'un festival, où l’on n’offre plus de fleurs aux chefs et solistes, mais le certificat de l’arbre qu’on plante en leur nom dans la « Forêt Bach » de Leipzig, qui a par ailleurs déjà bonne allure. C’est ici une tradition de planter un arbre commémoratif pour un mariage, un décès, un souvenir, tout ce qu’on veut ; en centre-ville et dans les parcs, on les reconnaît à leurs petites plaques de laiton qui les identifient. Au moment des applaudissements, des employés remettent ces certificats, roulés comme des pièces administratives anciennes. Que se passa-t-il alors dans la tête du vieil homme ? Mépris pour l’employée qui lui remettait le document ? Lui l’anobli, indisposé pour toute autre raison ? Il se débarrassa du document en tentant de l’introduire dans l’encolure du T-shirt de la jeune femme. La direction du festival a très bien réagi, en protégeant son employée plutôt que la star. Cette fois, on ne la reverra plus au festival Bach de Leipzig.
7 juillet 2026.



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ISSN 2269-9910

Mardi 7 Juillet, 2026 20:43