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Jean-Luc Vannier, Wien, le 3 juin 2026.

Manon par le Wiener Staatsballett : la séduction du corps dansé

Madison Young (Manon) Photographie © Wiener Staatsballett -Ashley Taylor.Madison Young (Manon) .Photographie © Wiener Staatsballett - Ashley Taylor.

De ce ballet en trois actes, créé à Londres en 1974 par le danseur et chorégraphe Kenneth MacMillan, et que nous avions vu il y a fort longtemps, il ne faudrait surtout pas s’attendre à un « copier-coller » de l’opéra composé par Jules Massenetentre 1882 et 1883 et dont la première eut lieu, à l’Opéra-Comique le 19 janvier 1884. Même si la musique, dit-on, s’en inspire. Si Kenneth MacMillan a bien puisé dans la partition orchestrale du compositeur français, c’est néanmoins dans l’œuvre originale de l’abbé Prévost « Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » parue en 1731 qu’il a travaillé sa chorégraphie. Arrangement énigmatique : Kenneth MacMillan prend bien appui sur la musique de Massenet mais c’est plutôt à la version puccinienne de Manon qu’il fait appel si nous en jugeons par le dernier acte qui se situe en plein désert de La Nouvelle-Orléans. Dans l’opéra de Massenet, l’acte V se termine « sur la route du Havre ».

Madison Young (Manon) et Alessandro Frola (Des Grieux). Photographie © Wiener Staatsballett - Ashley Taylor.Madison Young (Manon) et Alessandro Frola (Des Grieux). Photographie © Wiener Staatsballett - Ashley Taylor.

De là, peut-être, un hiatus entre deux livrets et deux partitions mais aussi entre classicisme et modernité, entre suggestion érotique et obscénité, surtout à mesure que l’on avance dans la dramaturgie où l’on passe des clins d’œil furtifs échangés dans les salons feutrés aux conditions sordides et à la misère sexuelle des prisonnières de La Nouvelle-Orléans : clivage que cette œuvre chorégraphique, présentée mardi 2 juin par le Wiener Staatsballett dans des arrangements de Martin Yates et par l’Orchestre de l’Opéra de Vienne placé sous la direction d’Ermanno Florio, ne parvient pas toujours, nonobstant de magnifiques évolutions, à dépasser.

Dans cette étude, l’ambivalence des principaux personnages qui imprègne la Manon de J. Massenet s’étiole pour accentuer, parfois grossièrement, leurs traits de caractère : le frère de Manon devient un sinistre entremetteur, l’argent corrompt les relations humaines, la fête dans les salons privés de « Madame » devient un joyeux bordel, le richissime Monsieur G.M. s’adonne au fétichisme du pied de l’héroïne.

Marcello Gomes (Monsieur G.M.), Madison Young (Manon) et Alessandro Cavallo (Lescaut). Photographie © Wiener Staatsballett - Ashley Taylor.

Mais la qualité ainsi que la finesse des évolutions et autres gestuelles effacent ces menus défauts : outre la succession de courtes exécutions qui ponctue, agrémente et orne le drame, trois séquences admirables doivent retenir l’attention en raison de leur intensité chorégraphique. La plus spectaculaire réside dans cette danse solo de Manon qui, virevoltant de danseurs en danseurs, vise « sans avoir l’air d’y toucher » à séduire son ancien amant. Les ondulations corporelles, empreintes d’une lascivité non dénuée d’orientalisme à la « Salomé », substantialisent les motions désirantes qui inondent et submergent le plateau : l’orage pulsionnel gronde. Dans cette même veine, le trio entre Manon, Lescaut et Monsieur G. M. à l’acte II où se multiplient les contorsions alambiquées entre les trois protagonistes, fait bien de l’héroïne l’objet sexuellement convoité mais dont une part mystérieuse — son propre désir : que veut-elle exactement ? — semble in fine toujours échapper aux deux soupirants. Et peut-être à elle-même. Last but not least, c’est la scène finale suggérant un délire fiévreux du couple maudit sur fond de Dies Irae lequel n’est pas sans rappeler celui de la Symphonie fantastique d’Hector Berlioz, qui mérite des éloges.

Musicalement, la partition arrangée par Martin Yates n’atteint pas les sommets lyriques de Massenet et ce, en dépit de belles mélodies solistes : en témoignent le hautbois qui accompagne la tristesse de Manon et l’échappée du violoncelle dans la scène 2 de l’acte III. Le jeu pianissimo de l’orchestre, lancinant comme un désir aussi brûlant qu’inavouable lors de la danse séductrice de Manon, est à mettre au crédit de ces arrangements.

Victor Cagnin, Rinaldo Venuti et DuccioTariello. Photographie © Wiener Staatsballett - Ashley Taylor.Victor Cagnin, Rinaldo Venuti et DuccioTariello. Photographie © Wiener Staatsballett - Ashley Taylor.

Dans le rôle de Manon, Madison Young possède cette fraîcheur juvénile, cette grâce touchante qu’elle semble enfermer et verrouiller lorsqu’elle devient la compagne de Monsieur G. M. Alessandro Cavallo (Lescaut) paraît parfois manquer de stabilité à l’atterrissage de ses sauts mais son jeu scénique, tout comme celui d’Alessandro Frola (Des Grieux), très à l’aise pour les portages, sont irréprochables et convaincants. Les pas de deux entre les amants — les deux scènes 2 des actes I et II — sont d’une indicible beauté. Signalons la belle prestation du « voleur de montre » Victor Cagnin ainsi que celle de Ducio Tariello, tous deux aperçus dans Im siebten Himmel en mai 2024.

Jean-Luc Vannier
Wien, le 3 juin 2026.


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ISSN 2269-9910

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