musicologie

2023 — Jean-Marc Warszawski

Enfer, Purgatoire, Paradis : le piano impressionnant de Marie-Jaëll sous les doigts de Célia Oneto Bensaïd

Marie Jaël, Ce qu’on entend dans l’enfer, le purgatoire et le Paradis, pièces pour piano d’après une lecture de Dante, Célia Oneto Bensaid (piano), Présence Compositrices 2022  (PC 001).

Lauréate (entre autres) de la fondation Cziffra en 2013, la pianiste Célia Oneto Bensaïd met volontiers à son clavier les œuvres de compositrices, comme au 7e Festival présences féminines de Toulon en 2017 (aussi en 2020), en plaçant une œuvre de Camille Pépin entre celles de Philip Glass et de Maurice Ravel dans son cédé Métamorphosis (Nomad music 2021), en participant en mars de l’année passée au festival « Un temps pour elles », à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, ou à l’enregistrement d’œuvres de Charlotte Sohy (La boîte à pépites 2022).

Elle nous offre pour son troisième album en soliste un grandiose triptyque de Marie Jaëll, Ce qu’on entend dans l’enfer ; Ce qu’on entend dans le purgatoire ; Ce qu’on entend dans le Paradis, pièces pour piano intitulées ici assez judicieusement « Après une lecture de Dante », rappelant ainsi la Dante Symphonie et la sonate-ballade Après une lecture de Dante (sans le Purgatoire) de Franz Liszt, dont Marie-Jaëll fut une disciple et dont l’influence se fait entendre.

Chaque partie comporte six pièces aux sous-titres évocateurs, Raillerie, Blasphème, Sabbat, Remords, Obsession, Apaisement, Quiétude, etc.

Marie Jaëll était une virtuose épouse du virtuose Alfred Jaëll. Ils jouèrent ensemble, jusqu’à la mort de ce dernier en 1882, à l’âge de quarante-neuf ans. Elle en avait trente-cinq et lui survivra au long de quarante-cinq années. Reconnue par le monde musical, proche de Camille Saint Saëns (ils ont au moins en commun un nationalisme exacerbé), elle était sans aucun doute une forte personnalité. Propagandiste d’une approche libre et non mécanique du clavier pensé comme libérateur de personnalité et non pas outil de dressage mécanique, elle était très intéressée par le développement des sciences psychologiques. Elle suivit les cours d’éminents spécialistes. Mais elle semble en avoir tiré des enseignements quelque peu « ésotériques », une sorte de synesthésie généralisée. Elle a mis au point une méthode d’enseignement du piano, qui a encore aujourd’hui des fidèles.

Sa postérité nouvelle tient aux efforts déployés par Marie-Laure Ingelaere qui a catalogué, exploité, fait connaître le fonds Marie Jaëll conservé à la Bibliothèque universitaire de Strasbourg. Mais ses œuvres sont peu enregistrées en encore moins jouées en concert. On doit dénombrer une dizaine de cédés monographiques dont une intégrale de l’œuvre pianistique en 4 albums par Cora Irsen (WDR / Querstand 2015).

Cette œuvre fait partie de ses dernières compositions (elle ne composera plus à partir de 1899), qui sont d’une esthétique très personnelle déroutant son entourage. Malgré l’intention narrative de ce triptyque, l’idée de récit et de développement continu est abandonnée, on est même au-delà de la forme cyclique chère à César Franck, ou le retour du thème tout au cours de l’œuvre assure une armature ou un amarrage propice à la liberté, à la sortie du cadre classique. On est ici plutôt dans la variation de courts modules et la répétition où le chromatisme joue un grand rôle, la dissonance dramatrique, dans une succession d’affects et d’effets, de cassures, avec à la fois une simplification musicale et une recherche de virtuosité (à rapprocher de Béla Bartók). Quelque chose de populaire, du chaos et de la brutalité de l’Enfer au séraphisme céleste du paradis. C’est une œuvre impressionnante et fort bien servie dans la liberté que procure l’inexistence d’une tradition d’interprétation.

Marie Jaëll, Ce qu’on entend dans l’enfer, 5. « Blasphèmes » (plage 5), extrait.

 

 

 Jean-Marc Warszawski
6 janvier 2023


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Vendredi 6 Janvier, 2023 2:16