musicologie

2022 —— Jean-Luc Vannier.

Enguerrand Dubroca chante Paul Delmet : Montmartre et la Belle Époque comme si vous y étiez !

Paul Delmet, Les plus belles chansons de l'intégrale, Enguerrand Dubroca (ténor), Yuko Osawa (piano), Salis & Cats éditions 2022.

Écrire qu’il s’agit d’un labeur titanesque serait en dessous de la vérité : dans cette sélection récemment éditée par Salis & Cats de vingt-cinq chansons parmi les plus belles de Paul Delmet se nichent sans doute un lien intime, une séduction feutrée mais discernable entre le compositeur et son interprète Enguerrand Dubroca. Jusqu’à persuader ce dernier de fonder ad hoc une maison d’édition et un label musical indépendant avec « pour vocation de produire, éditer et faire connaître le répertoire de la chanson populaire française de la Belle Époque ». Mais aussi « celui qui fit le succès des cabarets littéraires et artistiques montmartrois ».

Comment expliquer autrement la singulière aventure dans laquelle s’est lancé le jeune ténor diplômé d’Études musicales en chant lyrique du CRR de Paris et fiscaliste « défroqué » de l’Université Paris II Panthéon-Assas, en vue de retrouver l’intégrale — 239 chansons dont près de 200 totalement inédites en création mondiale — des partitions constitutives de l’œuvre d’un compositeur de la Belle Époque ? Fallait-il être dévoré « corps et âme » par une inextinguible passion afin de consacrer dans le livret et pour chacune des chansons une chronique à la fois générale de l’ambiance et détaillée des circonstances de la composition ? Immersion éclairante et jouissive dans un univers - hélas oublié - de la poésie et de la culture de Montmartre mais aussi de la cause nationale : en témoigne la chanson en forme de marche militaire « Les femmes de France » datée de 1914.

Enguerrand Dubroca et Salis & Cats - du nom de Rodolphe Salis qui fonda le tout premier cabaret de la « Butte » « Le Chat noir » - nous offrent un album au contenu résolument empreint d’un esprit populaire mais également nourri d’une « tradition chansonnière française inspirée des chansons du Moyen-Âge, de la Renaissance et du xviiie siècle galant ». De l’exaltation à la tristesse dans « Ma tendre amie », en passant par l’ironie et la truculence avec « Fermons nos rideaux », l’amour y est chanté sur tous les tons. Mais ce sont principalement les mots en forme d’hommage rendu au compositeur et ce, au travers des annotations des deux derniers titres qui retiennent l’attention : « L’intégrale et ce disque viennent réparer l’oubli d’un artiste » dont la renommée disparut avec les affres de la 1re Guerre mondiale.

L’interprétation du jeune ténor n’est pas le moindre des atouts de ce CD.  Auréolée d’une impeccable diction, la ligne de chant varie — étonnamment — en fonction de l’émotion dictée par le thème ou les paroles : le classicisme solidement encadré et soutenu par la technique vocale semble écarter le brin attendu de fantaisie et imprime d’une récurrente sobriété les premières ritournelles de l’album. Dont la célébrissime « Les petits pavés » de Maurice Vaucaire : une mélodie reprise par nombre de chanteurs connus. Mais soudain, emporté par on ne sait quelle inclination secrète, l’artiste à la Lavallière se lâche : intonations plus incarnées, notes hautes mieux assumées, projection vocale galvanisée, timbre davantage densifié.  Indubitables illustrations avec « Amertume », romance teintée d’un vibrant intimisme et suivie a contrario d’un histrionique et désopilant « L’Escalier ».  Quelques aigus légers ponctuent « l’âme » de « Vous souvient-il ? » ou l’ultime « l’amour est roi » dans « Une femme qui passe », air inspiré du poème de Charles Baudelaire « À une passante ». Signalons aussi cette émouvante « Complainte d’aveugle » qui n’est pas sans rappeler le poème élégiaque « Le chien perdu » signé Miguel Zamacoïs (1866-1955).

Enguerrand Dubroca est accompagné au piano par Yuko Osawa : cette jeune licenciée en Esthétique de la Faculté de littérature de Tokyo où son mémoire interroge le conflit entre la musicologie actuelle et l’exécution, souvent divinisée, de la musique classique, a par surcroît suivi les enseignements de la Musashino Academia Musicae au Japon avant de s’installer à 29 ans à Paris et se perfectionner à l’École Normale de Musique.

Cette appétence pour des temps révolus de la part de jeunes artistes, phénomène déjà signalé dans nos colonnes, trouve avec cet album dédié à « L’âme amoureuse de la Belle Époque », l’une de ses plus belles manifestations.

 

Nice, le 6 mai 2022
Jean-Luc Vannier


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Samedi 7 Mai, 2022 15:54