musicologie

6 avril 2022 —— Jean-Luc Vannier.

Misia par Revue Blanche, une égérie des Arts et de la Belle Époque

Misia, Revue Blanche, Lore Binon (soprano), Kris Hellemans (alto), Anouk Sturtewagen (harpe), Caroline Peeters (flûte), Mélodies de Déodat de Séverac, Erik Satie, Louis Durey, Maurice Ravel, Geoges Auric, Alfredo Casela, Henri Duparc. Antarctica Records 2021 (AR 30).

 

« Revue Blanche », ensemble vocal et instrumental d’origine belge flamande et composé d’une soprano (Lore Binon), d’un altiste (Kris Hellemans), d’une harpiste (Anouk Sturtewagen) et d’une flûtiste (Caroline Peeters), a choisi son appellation d’après le nom d’une revue littéraire et artistique française éditée à la fin du xixe siècle par des hommes politiques et des artistes de renom. Animés par la « liberté d’expression », le magazine tout comme ce jeune groupe qui s’en inspire, visent à promouvoir une « quête musicale qui explore la beauté et les émotions au-delà des frontières et des périodes de style ».

Afin de célébrer ses dix années d’existence, « Revue Blanche » vient de publier chez Antarctica, un magnifique album : Misia, diminutif de Maria Godebska, nom de cette « reine » de la Belle Époque. Et quelle « reine » : née en 1872 à Tsarskoïé Selo — le « village des Tsars » situé près de St Pétersbourg et devenu « Pouchkine » en 1937 — elle est envoyée en Belgique dans la famille de sa mère, décédée à sa naissance. Quelques leçons de piano avec Gabriel Fauré plus tard, elle se marie à trois reprises — avec Thadée Natanson, fondateur de « La Revue Blanche », puis avec Alfred Edwards, magnat de la presse qui sauve la revue de la faillite contre le divorce de Misia et, enfin, avec le peintre catalan José Maria Sert — mais ses épousailles sont souvent ponctuées de rocambolesques histoires : mort suspecte de la maitresse de son second mari lors d’une virée sur le Rhin, ménage à trois avec la jeune amie du dernier. Elle voyage en outre avec Coco Chanel sur la côte Ouest des États-Unis où la styliste habille les stars de Samuel Goldwyn à Hollywood, sombre dans les substances psychoactives après la mort de son dernier conjoint, fréquente un court instant les geôles pour cette raison avant de mourir à Paris en 1950.

Égérie des artistes, c’est peu de le dire tant la liste paraît interminable : outre les invités d’honneur de la « Revue Blanche » Stéphane Mallarmé et Paul Verlaine, Henri de Toulouse-Lautrec illustre la revue de ses gravures, Claude Debussy prend en charge les critiques musicales, Marcel Proust commente les œuvres littéraires. Lorsque ce n’est pas Maurice Ravel qui accompagne au piano les joyeuses équipées des croisières organisées par son second époux — peut-être y a-t-il joué les Sonatines composées au tournant du siècle et enregistrées dans cet album ? —, elle présente Serge de Diaghilev à Coco Chanel.

L’album nous replonge donc au cœur du Paris de la Belle Époque pour nous faire découvrir les délicieuses mélodies de Déodat de Séverac, — L’infidèle en est certainement l’une des plus émouvantes —, quelques pépites de Stéphane Mallarmé mises en musique par Louis Durey, ou bien encore des poèmes plus empreints de « réalisme » écrits par Paul Éluard sur une composition de Georges Auric, membre comme Louis Durey et Erik Satie des « nouveaux jeunes » baptisés plus tard par le critique musical Henri Collet « Groupe des six ». D’Erik Satie, le CD nous livre plusieurs arrangements, subtilement interprétés, des « Trois morceaux en forme de poire », titre à l’histoire controversée : les uns y voient une raillerie contre les conseils sur la forme prodigués par Debussy, d’autres au contraire un clin d’œil complice et amical au compositeur de La Mer.  L’album se clôt — pouvait-il en être autrement ? — sur Extase de Henri Duparc, œuvre datée de 1874 mais qui annonce l’intense mysticisme religieux de sa fin de vie.

Hautement stylisée jusqu’à en être diaphane, la voix de Lore Binon privilégie la richesse des nuances tonales et la puissante expressivité des affects et ce, parfois au détriment de l’articulation : faiblesse moins perceptible dans les registres vocaux plus graves de la soprano. Somptueux, le livret bilingue — français et anglais — et orné de gracieuses esquisses signées Randall Casaer nous sert de guide ô combien précieux afin de nous repérer dans la généreuse opulence artistique de cette incroyable époque.

Jean-Luc Vannier
Nice, le 6 avril 2022


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