musicologie

Monaco, 22 janvier 2022 —— Jean-Luc Vannier.

Cecilia Bartoli… et Il Turco in Italia devient une fête

Nicola Alaimo (Don Geronio). Photographie © Alain Hanel.

Proposer une nouvelle production d’Il Turco in Italia va à contre-courant de la facilité : moins prisé que L’Italienne à Alger, cet opéra de Gioacchino Rossini ne provoqua pas, lors de sa création à La Scala le 14 août 1814, le succès escompté par le compositeur. À cela, plusieurs raisons : une écriture par Felice Romani plus théâtrale que musicale, un livret qui, certes comme tant d’autres, est la resucée d’un texte original de Caterino Mazzolà, un librettiste de Mozart, quelques longueurs au premier acte, l’immixtion d’une « main étrangère inconnue » dans plusieurs récitatifs, des airs ajoutés par le compositeur comme celui de Don Narciso au second acte « afin de complaire au ténor de l’époque », et enfin, une caricature presque outrancière des personnages entre la coquette capricieuse, le mari benoîtement amoureux et le Turc aussi séducteur qu’indécis. Sans parler du déroutant personnage hors cadre du poète en mal d’inspiration mais dont la modernité scénique accentue la mise en relief d’une histoire sans canevas réellement accrocheur. Même la Covid-19 s’est ponctuellement invitée lors de cette première de gala du 21 janvier à l’opéra de Monte-Carlo : David Astorga a été remplacé par Filippo Adami dans le rôle d’Albazar tandis que, pour raisons familiales, Ildar Abdrazakov cédait la place à Adrian Sâmpetrean pour celui de Sélim.

Il Turco in Italia. Photographie © Alain Hanel.

Mais, dotée d’une fabuleuse mise en scène signée Jean-Louis Grindaqui exploite jusqu’aux moindres facéties de la pièce tout en multipliant d’astucieux artifices mécaniques du plateau, enjolivée par d’époustouflants costumes confectionnés par Jorge Jara, enrichie par la direction musicale exigeante de Gianluca Capuano et, last but not least, couronnée par la voix de Fiorilla chantée par Cecilia Bartoli, l’œuvre décriée renaît de ses cendres et devient une fête joyeuse, à peine assombrie par le départ d’une vingtaine de grincheux à l’entracte. 

Le dynamisme virevoltant de Cecilia Bartoli n’est sans doute pas pour rien dans cette réussite : la mezzo multiplie mimiques et cabrioles qu’elle densifie par une impeccable ligne de chant. Une soliste qui s’est produite avec elle au Festival d’été de Salzbourg nous confiait tout récemment à son propos : « Cecilia Bartoli déploie une incroyable énergie. Présente à toutes les répétitions qu’elle effectue “voix pleine”, elle parvient en même temps à organiser des conférences de presse et des présentations de programme avec la même vitalité ». Celle qui transcenda Norma à l’opéra de Monte-Carlo sait en outre jouer de sa célébrissime « glotte bartolienne » dans les innombrables vocalises mais c’est, paradoxalement, dans son air plus classique de l’acte II qui commence par la lecture d’une lettre « I vostri cenci vi mando » et s’achève, accompagné par les magnifiques chœurs de l’opéra, par un apothéotique « Squallida veste, e bruna » qu’elle obtient une interminable ovation de la salle Garnier.

José Maria Lo Monaco (Zaida) et Adrian Sâmpetrean (Selim). Photographie © Alain Hanel.

La distribution reste à ce niveau d’excellence et nous offre des duos truculents comme celui entre Fiorilla et Geronio « No mia vita, moi tesoro » ou bien encore celui, plus romanesque, entre Zaida et Selim « Voga, voga », ainsi que de sublimes polyphonies comme à la fin de l’acte I avant un tumultueux « Quando il vento improvviso sbuffando ». S’illustrent ainsi la belle José Maria Lo Monaco (Zaida), Barry Banks (Don Narciso avec son grand air « Intesi : ah ! tutto intesi » à l’acte II et Lago dans un Otello entendu au TCE), l’enjôleur Adrian Sâmpetrean (Selim et Dulcamara dans un Elisir d’amore sur le Rocher) et un magnifique Nicola Alaimo (Don Geronio et Rigoletto à Monte-Carlo). Sans oublier Giovanni Romeo dans le rôle du poète Prosdocimo qui, tel un régisseur disposant d’un crayon comme d’une baguette magique, semble régler les allées et venues des protagonistes.

Nicola Alaimo (Don Geronio), Adrian Sâmpetrean (Selim) et Giovanni Romeo (Le poète). Photographie © Alain Hanel.

Applaudissements et ovations saluent d’autant plus les artistes que Cecilia Bartoli, toujours vaillante nonobstant les deux heures trente de représentation, entraine comme un seul homme tout son petit monde dans une reprise endiablée du finale.

 

Monaco, le 22 janvier 2022
Jean-Luc Vannier


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Lundi 24 Janvier, 2022 3:04