musicologie

Vienne, 22 juin 2021 —— Jean-Luc Vannier.

Mozart et l’amour exaltés par Julian Prégardien au Musikverein de Vienne

Stefan Gottfried (Direction). Photographie © Concentus Musicus Wien.

Le petit chocolat à l’effigie de Mozart distribué à la fin du vol d’Austrian Airlines offrait un avant-goût du concert entendu au Musikverein de Vienne le 21 juin 2021 dans le cadre du cycle « Concentus Musicus », ensemble créé en 1953 par Nicolaus Harnoncourt dans le but « de parvenir, par une interprétation aussi vivante et scientifiquement fondée que possible, à une nouvelle compréhension de la musique ancienne ». Dans la mythique « Grosser Musikvereinssaal », celle des inoubliables concerts du Nouvel An viennois, un programme consacré à Wolfgang Amadeus Mozart proposait en introduction l’ouverture de « Die Entführung aus dem Serail » dont la première le 16 juillet 1782 intervient deux semaines avant le mariage du compositeur avec Constanze Weber : la direction magistrale, pointilleuse mais aussi dynamique, voire enjouée de Stefan Gottfried, professeur de piano et successeur de Nikolaus Harnoncourt, fait crépiter l’orchestre de joie dans le presto, rythmant avec enthousiasme un authentique feu d’artifice de pupitres avant, dans l’andante, de nous ravir par un esthétisme raffiné de sonorités, dont de subtiles et aériens pizzicati.

Le ténor Julian Prégardien fait discrètement son entrée pour enchaîner avec le premier air de Belmonte qui reprend en majeur le thème de l’ouverture « Hier soll ich dich denn sehen, Konstanze », bientôt suivi du tout aussi célèbre « Konstanze, dich wiedersehen ! – O wie ängstlich » : le ténor allemand ne se contente pas d’interpréter. Il plonge, s’engloutit littéralement dans les profondeurs abyssales de son inspiration — son petit côté janséniste ? —, s’autorisant pour chaque mot d’une seule et même phrase, une variation infime et pourtant sensible de nuances destinée à incarner l’extrême richesse dans l’expression du désir humain. Il joue parfois de son léger vibrato afin de renforcer toute la fragilité et le doute, éternelles et insaisissables compagnes de l’amour. En témoigne par exemple son magnifique aigu mêlant puissance et vulnérabilité dans son « War es ein Traum ? » final de son aria. À l’identique, ce professeur de chant à la Hochschule für Musik und Theater de Munich nous comble par un « Per pietà, non ricercate », air de concert pour ténor et orchestre KV 420 où la vocalise implorante du « se non trovo in che sperar ! » précède avec la même intensité dramatique la rage de « Ah, tra l’ire e tra gli sdegni ». Rage qui s’épuise dans un évanescent « la morte ». Sublime !

Julian Prégardien (ténor). Photographie © Concentus Musicus Wien.

Dans cette soirée, le Concentus Musicus Wien donnait aussi la Symphonie en ré majeur K. 385 dite « Haffner » du nom du bourgmestre de Salzbourg pour qui Mozart avait déjà écrit en 1776 la Sérénade K. 250 et qui se place entre L’Enlèvement au sérail et le mariage de Mozart : étonnant premier mouvement qui débute sur un accord initial dont la gravité semble annoncer les futures œuvres opératiques du compositeur : il y a de la statue du Commandeur dans l’air. Outre une densité de l’orchestration, les contrebasses qui grondent de solennité alternent dans cet Allegro con spirito, avec des mesures plus légères. Mais à l’évidence, ce n’est plus la même légèreté qui caractérise cette partition : comme si, avec le mariage du compositeur, une part de son habituelle insouciance s’était envolée.

Entre-temps, nous aurons entendu de Michael Haydn sa Marcia turchese, œuvre peut-être directement inspirée d’une joyeuse équipée — rythme plus trottinant que martial qui fait même largement sourire le maestro — du compositeur détesté par le père de Mozart en raison de son penchant pour la boisson et sa mauvaise conduite. Le « vieil ivrogne de Salzbourg » précise Henri Ghéon (Promenades avec Mozart, Desclée de Brouwer, 1932, p. 248) suscitait aussi la jalousie du père de Mozart par son succès à la cour reléguant dans l’ombre le jeune Wolfgang. Toujours est-il qu’entre le frère de Joseph âgé de trente-six ans en 1773 et le jeune Mozart de dix-sept ans se nouèrent des relations d’amitié. Au point que Mozart composera une sorte « d’Offrande musicale à Michael Haydn : l’Adagio en sol mineur K. 444 » (Mozart, Jean-Victor Hocquart, Coll. « Solfèges », Seuil, 1970, p. 36). Et d’avoir introduit une confusion sur la paternité de la Symphonie en sol majeur MH 334 du même Haydn également interprétée dans cette soirée par le Concentus Musicus. L’Adagio maestoso de Mozart débute avec, là encore, un sérieux, voire de la retenue avant que, soudainement, ne s’emballe l’orchestre avec des archets qui, sous l’impulsion de Stefan Gottfried, frappent et rebondissent sur les cordes. Le maestoso de Mozart cède la place au con spirito de Haydn rythmé, dans l’Allegro molto, par une singulière cavalcade de violons.

Outre la magie du lieu et l’excellence des interprétations orchestrales et vocales, le choix judicieux des œuvres a permis d’illustrer autour de Die Entführung aus dem Serail les liens avec la vie privée du compositeur, point de départ de ses évolutions dans l’écriture alors qu’il ne lui restait que moins d’une dizaine d’années à vivre.

 

Jean-Luc Vannier
Vienne, 22 juin 2021


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