musicologie

5 décembre 2021 —— Jean-Luc Vannier

J’aurais voulu être une chanteuse : Carl Ghazarossian fait son outing lyrique

J'aurais voulu être une chanteuse, Carl Ghazarossian (ténor), Emmanuel Olivier (piano), mélodies de BIzet, Debussy, Ravel, Chausson, Poulenc, Schumann. Hortus 2021.

« Mon titre est donc un hommage à mon rêve d’enfant aujourd’hui accompli ». Même s’il a commencé sa carrière avec la musique du xviie et xviiie siècle sous la houlette de Jean-Claude Malgoire, Carl Ghazarossian est aussi connu pour ses différentes interprétations de seconds rôles dans des œuvres lyriques : le docteur Caïus dans Falstaff ou bien encore Hervey dans Anna Bolena.

Paru aux Éditions Hortus, ce CD au titre qui sonne comme un « tube » empreint de nostalgie, nous réserve d’agréables surprises : une cascade ô combien rafraîchissante de rares mélodies françaises, cascade enrichie de Lieder schumanniens et de chansons populaires grecques harmonisées par Maurice Ravel. Cerise sur le gâteau : celle d’avoir choisi un répertoire vocal exclusivement féminin, retour sur un tenace désir infantile qui est celui d’incarner « un statut qui a été la cause même de mon envie de chanter depuis mon plus jeune âge : celui de chanteuse ». Carl Ghazarossian est accompagné au piano par Emmanuel Olivier, lui aussi marqué par un « long et fructueux compagnonnage » avec Jean-Claude Malgoire.

Qu’il susurre les très impudiques Chansons de Bilitis de Claude Debussy, qu’il se lamente sur les déchirants Adieux de l’hôtesse arabe composés par Georges Bizet sur un poème de Victor Hugo, ou bien encore qu’il nous gratifie d’une interprétation truculente — loin donc de la prière de Tosca comme le suggérait le compositeur — de La Dame de Monte-Carlo sur un texte de Jean Cocteau mis en musique vingt ans après par un Francis Poulenc tout heureux de brocarder les « faucheuses de mises » autour des tables de jeux du Rocher, Carl Ghazarossian aborde non sans une certaine virilité — un paradoxe ? — ce registre sexuel de la soumission féminine dans l’amour : « l’excitation insensée pour la soumission : ce qu’il y a de plus fort en nous tous » rappelle Lou-Andreas-Salomé (H.F. Peters, Ma sœur, mon épouse, biographie de Lou Andreas-Salomé, Connaissance de l’inconscient, NFR Gallimard, 1967, p. 191). Et ce, avec une puissante ligne de chant — dont une irréprochable diction ! — qui n’exclut toutefois pas la flexibilité interprétative : à l’intimiste parlando debussyste succèdent un forte tenu sur l’adieu final puis quelques vocalises orientalisées sur le texte de Victor Hugo.

Force est pourtant de reconnaître que ce sont dans les Frauenliebe und — leben, un cycle de huit poésies signées Adelbert von Chamisso et mises en musique par Robert Schumann que le ténor nous émeut le plus : mutation étonnante du timbre et de l’intonation qui tendent vers l’obscur et semblent procurer une entière satisfaction à sa pulsion identificatoire à la femme. Marquée en outre par une gravité vocale subtilement nuancée, la densité interprétative se double d’une sublime perspicuité du « grain de voix » et suggère, pour plagier Roland Barthes à propos de la musique chantée (lied ou mélodie), un « espace très précis où une langue rencontre une voix » (Roland Barthes, Le grain de la voix, Musique en jeu, no 9, Seuil, 1972, p. 58). Magnifique.

A contrario, comme un meuble artificiellement patiné afin de lui conférer un style ancien, et nonobstant un aigu superbement tenu sur l’ultime syllabe, le chanteur « encombre » sa voix dans Les Chemins de l’amour composés par Francis Poulenc sur des paroles de Jean Anouilh : cette mélodie pour voix et piano devient une adorable valse aux accents surannés d’un high tea pour héroïnes bovariennes en manque de sensations !

Nice, le 3 décembre 2021
Jean-Luc Vannier


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Dimanche 5 Décembre, 2021 20:43