musicologie

Monaco, 16 décembre 2021 —— Jean-Luc Vannier.

imPerfect Dancers Company: la beauté d’Hamlet dans le miroir d’Ophélie

Hamlet. Photographie © Oliver Topf.

N’est-ce pas, selon une assertion célèbre de Hamlet, « le but du théâtre que d’être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, et au siècle et au corps du temps l’empreinte de leur forme » (Acte III, scène 2) s’interroge Sigmund Freud dans « La technique du mot d’esprit » à propos du double sens des significations chosique (sachlichen) et métaphorique (metaphorischen) d’un mot (Freud, 1905, 38) ?

Miroir sans aucun doute caléidoscopique pour Hamlet, impressionnante chorégraphie créée au Teatro Verdi de Pisa en mai 2017 par imPerfect Dancers Company et présentée mercredi 15 décembre dans le cadre du Monaco Dance Forum. Miroir forcément trompeur du titre puisque l’étude porte substantiellement sur le personnage d’Ophélie. Ou sur les personnages d’Ophélie. Car ce n’est pas la moindre des réussites de cette conception réalisée par Walter Matteini et Ina Broeckz que celle d’avoir multiplié les projections d’ombres et de lumières sur l’héroïne bien au-delà d’un récit traditionnel — et fort heureusement débarrassé des éternelles représentations naturalistes — sur les circonstances de sa mort.

Une chorégraphie dont la richesse et la densité créatrices mettent superbement en scène la « Zerspaltung », le délitement, la dislocation psychique d’Ophélie en multipliant, par un simple jeu de projecteurs (Bruno Ciulli, responsable des lumières d’un Simon Boccanegra niçois), les actions séparées sur le plateau. Mais la scénographie d’Ina Broeckx fait aussi rejaillir sur les corps les manifestations de cet éclatement physique qu’illustrent les soudaines et étranges convulsions des danseurs. Et ce, avec toute la violence requise, voire une forme de brutalité dans la saccade gestuelle, en particulier — signe des temps ? — dans les pas de deux du couple maudit : un rare déchaînement d’énergie physique devenu l’estampille reconnue de cette compagnie depuis sa création en 2009.

Hamlet. Photographie © Oliver Topf.

Seul ancrage salvateur pour le public : la permanence en fond de scène d’un pan de mur entièrement tapissé de livres ouverts et aux pages constamment feuilletées par un danseur. Recherche compulsive, lancinante, insatiable du mot énigmatique, possible « meurtre de la chose » en l’absence de l’objet. La scène finale où les danseurs collés au mur de cette improbable bibliothèque, au point de diffuser l’effet optique qu’ils s’en extraient, vient fournir la conclusion : synthèse moïque pour l’audience sur le fait, ô combien rassurant, que tout cela n’est finalement que littérature puisée dans et nourrie par l’imagination d’un auteur.

Entretemps, Daniel Flores Pardo (Hamlet), Sara Nicastro (Ophelia), Valentino Neri (King Claudius), Gloria Tonello (Orazio), Ina Broeckx (Queen Gertrude), Andoni Martinez Manzano (Laerte) et Laura Perrot (Jeune fille) auront décuplé, dans un extraordinaire déluge d’extensions musculaires, de sauts acrobatiques et de corps renversés, différentes séquences solitaires ou collectives parfaitement synchronisées : étreintes ardentes et cruelles séparations, astucieuses apparitions de silhouettes dans un jet resserré de lumière à l’image des redoutables fantômes qui surgissent de l’obscurité dans les cauchemars. Les corps rampent à même le sol, hurlent une mutique douleur en masquant leurs bouches interdites du « dire ». La douceur mélancolique des orchestrations de Max Richter (1966 -) alterne avec celle de sonorités plus rythmées, nettement plus obsédantes de Philip Glass. Les polyphonies très épurées, imprégnées d’une mystérieuse spiritualité tellurique du compositeur estonien Arvo Pärt accompagnent quant à elles le cheminement des uns et des autres vers les profondeurs abyssales de la psychose et du meurtre.

Ovation garantie pour une chorégraphie exigeante qui sollicite les corps et les esprits. Et laisse le public dans un état qui conjoint l’heureux sentiment de l’abondance — une jouissance de la réplétion — et l’inquiétante étrangeté de l’irrésolu.

Monaco le 16 décembre 2021
Jean-Luc Vannier


Les précédents articles de Jean-Luc Vannier

Il Corsaro vocalissimo à l’opéra de Monte-CarloL’heure exquise au Monaco Dance Forum : et l’angoisse devint poésieJ’aurais voulu être une chanteuse : Carl Ghazarossian fait son outing lyriquePlacido Domingo et la Compagnie Antonio Gades pour une somptueuse fête nationale monégasque.

Toutes les chroniques de Jean-Luc Vannier
jlv@musicologie.org

À propos - contact |  S'abonner au bulletinBiographies de musiciens Encyclopédie musicaleArticles et études | La petite bibliothèque | Analyses musicales | Nouveaux livres | Nouveaux disques | Agenda | Flux RSS | Petites annonces | Téléchargements | Presse internationale | Colloques & conférences | Universités françaises | Collaborations éditoriales | Soutenir musicologie.org.

Musicologie.org, 56 rue de la Fédération, 93100 Montreui. ☎ 06 06 61 73 41

ISNN 2269-9910

bouquetin

Samedi 18 Décembre, 2021 4:42