musicologie

Vienne, 2 octobre 2021 —— Jean-Luc Vannier.

Andrés Orozco-Estrada dirige le Wiener Symphoniker dans une mémorable 3e symphonie de G. Mahler

Wiener Konzerthaus. Photographie © Julia Wesely.

Les masques sont tombés le soir du 1er octobre au Konzerthaus de Vienne ! Grosser Saal archicomble, mais filtrage rigoureux de chaque visiteur à l’entrée avec la règle des 3G : Geimpft (vacciné), Genesen (guéri) ou Getestet (testé). Quelques jours plus tôt, le gouvernement du Chancelier Kurz avait officialisé la bonne nouvelle pour toutes les salles de spectacle de Vienne.

Accompagné des Damen der Wiener Singakademie (directeur : Heinz Ferlesch), des Wiener Sängerknaben (directeur : Gerald Wirth), de la mezzo-soprano Dame Sarah Connolly, Andrés Orozco-Estrada dirigeait le Wiener Symphoniker, membre d’honneur du Konzerthaus, dans une remarquable interprétation de la 3e symphonie en mineur de Gustav Mahler.

Trop souvent réduite à un hymne universel de la nature – et fallacieusement comparée à la Symphonie no 6 en fa majeur opus 68 dite « pastorale » de Ludwig van Beethoven — cette œuvre fut composée à l’été 1896 sur les rives de Steinbach-am-Attersee dans la solitude d’une cabane sommairement construite dans la prairie qui séparait le lac de la pension où logeait le compositeur. Toutefois, la Fondation Mahler estime aujourd’hui que les premières esquisses de cette pièce étaient presque achevées dès 1893. Mahler lui-même en décrit les grandes lignes dans une invitation adressée le 2 juillet à Bruno Walter : « Ceux qui goûtent les véritables randonnées… s’en divertiront fort. L’œuvre tout entière est, bien entendu, souillée par mon déplorable sens de l’humour… et mon lamentable goût pour les bruits fâcheux. Cette fois-ci, toutes les limites du supportable ont été franchies ». À peine arrivé à destination, le chef d’orchestre qui devait, six mois après la mort du compositeur, créer Das Lied von der Erde à Munich en novembre 1911, raconte son admiration pour la beauté du paysage. Admiration brusquement interrompue par Gustav Mahler : « Ce n’est pas la peine de regarder, j’ai déjà mis tout cela en musique » (Bruno Walter, Gustav Mahler, Préface de Pierre Boulez, Le livre de poche, coll. « Pluriel », 1979, pp. 64-65).

Wiener Konzerthaus. Photographie © Julia Wesely.

Construite en six mouvements — le septième prévu à l’origine deviendra le finale de la Quatrième — la partition de cette troisième symphonie, nonobstant diverses tentatives du compositeur, n’aura toujours pas de titre lors de son édition en 1898. Et pour cause : le premier mouvement « kräftig, entschieden » initié par des cors à l’unisson (Peter Dorfmayr) et qui dure presque quarante minutes – la moitié du temps consacré aux cinq autres – adopte la forme sonate aux proportions — ou disproportions — gigantesques et dépeint déjà en lui-même un univers musical. « Son monstre » écrira même Mahler qui précise : « Es ist furchtbar, wie dieser Satz mir über alles, was ich je gemacht habe, hinauswächst. » (C'est terrible comme ce mouvement dépasse tout ce que j'ai fait auparavant).

Andrés Orozco-Estrada mouille littéralement sa chemise dans cette interprétation empreinte d’intenses émotions. La gestuelle très expressive du maestro qui connaît bien cette pièce pour l’avoir déjà exécutée, par exemple avec le Hessischer Rundfunk Sinfonieorchester il y a quelques années, ne souffre aucune approximation : par de vastes mouvements de bras, il rassemble les pupitres dans un savant trafic orchestral tout en allant chercher en profondeur, les inspirations les plus nourries des instrumentistes. Son regard exalté, ses mimiques, les attaques impératives guidées par ses brusques contorsions corporelles électrisent le grondement soudain des violoncelles. À l’ampleur des tuttis succèdent la plainte mélodique du premier violon (Dalibor Karvay), la respiration mélancolique du hautbois solo (Julia Zulus) ou la douceur des harpes (Ursula Fatton et Zsofia Kiss). Le sourire enjoué d’un enfant se lit sur son visage lors du tempo di minuetto, « la page la plus insouciante que j’ai composée, insouciante comme seules savent l’être les fleurs » dira à son sujet le compositeur.

Direction magistrale qui laisse en outre clairement apparaître les inévitables mesures imprégnées d’une mélancolie si typiquement mahlérienne. Deux exemples : au début du premier mouvement, après la percée des cuivres (Matthias Kernstock), les cordes dessinent une atmosphère tendue, accablante, un sentiment obscur et lourd de menaces.  Ensuite, la marche qui succède à l’introduction – Pan est éveillé, l’été fait son entrée – avant d’être cette « Fanfare und lustiger Marsch » dans lesquelles Richard Strauss voyait plaisamment, après la création de l’œuvre le 9 juin 1902 à Krefeld, « des régiments de travailleurs défilant sur le Prater, un jour de Premier mai », débute par de brefs accords sombres, voire lugubres. En un instant, comment ne pas penser à la marche funèbre qui accompagne la mort de Siegfried dans la Götterdämmerung de Richard Wagner : « Man ist sozusagen selbst nur ein Instrument, auf dem das Universum spielt » (On n'est, pour ainsi dire, qu'un instrument sur lequel l'univers joue...) écrit en date du 18 juillet 1896 le compositeur à son ancienne amie, la chanteuse Anna von Mildenburg après avoir achevé sa partition.

Wiener Konzerthaus. Photographie © Julia Wesely.

Le quatrième mouvement « Sehr langsam, Misterioso » s’inscrit à l’identique dans la thématique mahlérienne : « O Mensch ! Gibt Acht » lance Dame Sarah Connolly dans un dialogue très incarné mais aussi très intimiste avec le premier violon, dialogue à peine interrompu par le Wunderhorn (Andreas Gruber). Du « Doch alle Lust will Ewigkeit ! » à la succession évanescente des « Ewig » dans Das Lied von der Erde, Gustav Mahler réitère son antienne au-delà des superbes intercessions du Knabenchor « Bimm bamm… » et de celles des Frauenchor sur les « trois anges » : un « envoûtement dionysiaque » pour la nature dans ce qu’elle a de plus infinie, de plus inconnaissable pour l’être.

Un questionnement qui se termine par un Was mir die Liebe erzählt d’une indicible beauté : loin des déchirements lyriques qui ponctuent celui de la Cinquième, cet adagio resplendit au contraire par l’ampleur inégalée de sa sérénité et annonce le finale de la Neuvième. Andrés Orozco-Estrada nous rend accessible cet univers mahlérien dans ce qu’il recèle de plus profond, un au-delà de la finitude, peut-être « à lui-même ignoré » du compositeur, tant il émane de ce dernier mouvement, nonobstant les tentatives — avortées — d’un retour des thèmes initiaux, une sensation étrange mais étonnamment rassérénante de suspension du temps. Même tonitruants, les accords finaux « mit gesättigtem edlen Ton » (ton noble et saturé) souhaités par le compositeur n’y sont sans doute pas étrangers.

Interminables ovations et rappels étaient en conséquence légitimes à l’issue de ce concert mémorable où la présence de micros disposés au-dessus du plateau offre l’espoir d’un enregistrement qui sera, un jour prochain, disponible.

Vienne, le 2 octobre 2021
Jean-Luc Vannier


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Lundi 4 Octobre, 2021 22:19