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Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 2 décembre 2019 —— Frédéric Norac.

Divines facéties : Platée par les Ambassadeurs

Les Ambassadeurs. Photographie © Sanja-Harris.

Ballet bouffon : tel est le sous-titre original de Platée, comédie-ballet créée en 1745 à Versailles pour les fêtes du mariage du Dauphin et qui met en scène une nymphe des marais, laide et ridicule, voire quelque peu batracienne, dont l’Olympe se sert pour calmer la jalousie de Junon, excédée par les infidélités de Jupiter. Rameau en a fait le plus brillant et le plus ironique pastiche de l’opéra français du xviiie siècle, de ses tics et de ses travers. Autrement dit de son propre style. On retiendra cette version de concert proposée par les Ambassadeurs, autant, sinon plus,  pour l’orchestre que pour les chanteurs. Alexis Kossenko a pris très au sérieux le pastiche et s'ingénie à faire briller cette géniale partition. Sa direction précise et toute en souplesse est un chef-d’œuvre d’homogénéité, de finesse instrumentale et de dynamisme. Elle entraîne l’auditeur dans une jubilation de tous les instants, singulièrement dans les suites de danses données de façon exhaustive — ce qui est rarissime — et dont la vivacité et la variété des coloris enchantent.

À l’inverse de la Folie qui, au deuxième acte, s’impatiente de les voir durer ou de Platée elle-même dont la mariage parodique est chaque fois retardé par un nouvel arrivant ou un nouveau divertissement, c’est sûrement dans les passages orchestraux que l’auditeur découvre le plus de richesse et de nouveautés. Des danses sans danseur, cela pourrait lasser mais le chef lui-même se montre si engagé physiquement, si expressif dans sa façon d’impulser le rythme, qu‘il remplace à lui seul tout un corps de ballet.

Du côté des chanteurs, l’impression est un peu plus mitigée. On attendait beaucoup d’Anders J. Dahlin dans le rôle-titre mais si le ténor suédois se révèle idéal de timbre, de style et d’extension dans cette partie de haute-contre, son interprétation paraît trop limitée en termes de vocalité pure et privilégie du reste l’incarnation sur le chant, avec une petite tendance à l’understatement, sûrement voulue et qui la déjà été reprochée à la première de ce concert à Royaumont en septembre dernier. Dans sa dernière scène, il donne même le sentiment de manquer de ressources et de projection pour la colère de l’héroïne moquée et outragée par son peuple de grenouilles. L´autre ténor, Nicholas Scott, incarnant Thespis au prologue et Mercure dans l’opéra, possède le timbre brillant et le tempérament malicieux qui conviennent à ses personnages mais sa diction française se dégrade au fil de la soirée et l’aigu se révèle souvent un peu court. Du côté des basses, on saluera l’excellence d’Arnaud Richard, successivement Un satyre et Citheron, Thomas Dollié en Momus auquel succède Victor Sicard lorsque ce dernier se métamorphose en un Jupiter de belle ampleur. Le numéro de trublion de Chantal Santon-Jeffery qui armée de son téléphone portable vibrionne à travers l’orchestre pendant toute sa grande scène de l’acte II vaut toutes les mises en scène et sa performance vocale superlative dose subtilement virtuosité et caricature pour une Folie de grande classe.

Le chœur certes est un peu réduit avec ses seize pupitres mais il trouve un juste équilibre avec un orchestre à petit effectif et d’une qualité exemplaire où se distinguent singulièrement les deux hautbois, les deux flûtes et les percussions inventives de Sylvain Fabre.

Notre dernière rencontre avec la nymphe burlesque de Rameau à l’Opéra-Comique en 2014 s’était révélée bien décevante. Les Ambassadeurs nous la ramènent avec tout son charme décalé, sa folie contagieuse (on pense déjà parfois à Offenbach) et ses divines mais combien cruelles facéties. Merci aux Grandes Voix et à Janine Roze pour cette belle soirée.

Frédéric Norac
2 décembre 2019

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