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LANDORMY PAUL, Brahms.
«Les maîtres de la musique », Librairie Félix Alcan,
Paris 1921 (seconde édition)

[ La vie ] [ L'homme ] [L'œuvre ]

L'ŒUVRE
LA MUSIQUE DE PIANO
ET LA MUSIQUE DE CHAMBRE

Les premières œuvres de Brahms sont écrites pour le piano. C'est tout naturel : il était pianiste et songeait à la carrière de virtuose.

Les seules sonates pour le piano que Brahms ait jamais composées portent les numéros d'œuvres 1, 2 et 5. C'est une indication à retenir. Il n'y faut voir que des essais de jeunesse. D'autres compositeurs, il est vrai, Schubert, Schumann par exemple, ont débuté par des chefs-d'œuvre. Il n'en est point ainsi de Brahms qui a tâtonné avant de trouver sa voie et son style personnel.

Ces trois sonates sont fortinégalesdans leurs diverses parties. Si certains morceaux révèlent déjà quelques-unes des meilleures qualités de Brahms, d'autres au contraire ne sont que d'un bon écolier, qui sait son métier et imite avec une application touchante mais stérile les modèles qu'il a sous les yeux.

Cependant dès ces premières œuvres on s'aperçoit que Brahms ne s'en tiendra en ce qui concerne la sonate, ni à la conception de Mozart ou de Beethoven, ni à celle de Schubert ou de Schumann.

Dans la sonate, Brahms va introduire l'esprit du lied [note : « Brahms me disait, raconte Dietrich, que toutes les fois qu'il voulait composer, il songeait à quelque lied populaire, et qu'alors les mélodies se présentaient d'elles-mêmes. »] et son romantisme, comme l'avaient déjà fait Schubert et Schumann, mais avec cette différence que ces deux musiciens, tout en conservant de la méthode classique quelques-uns de ses procédés, n'en pénétraient plus l'esprit, tandis que Brahms au contraire en a merveilleusement saisi le principe fécond. Ni Schubert ni Schumann n'ont su développer ni construire : ce fut un des plus remarquables talents de Brahms. Ce talent, il ne l'acquit pas seulement au contact de Mozart et de Beethoven. J.-S. Bach fut un de ses auteurs préférés, et c'est de lui qu'il tient ce sens si affiné de la polyphonie [note : C'est à J.-S. Bach également que Brahms emprunte ces eilets spéciaux au jeu de l'orgue si fréquents dans son œuvre de piano. Hans de Bülow disait : « Lorsque Bach composait pour le clavier, il pensait toujours à l'orgue, Beethoven songeait à l'orchestre, Brahms aux deux à la fois ]

Les sonates de Brahms, au moins dans ce qu'elles ont de plus parfait et de plus personnel, vont donc présenter un double caractère : d'une part les thèmes, inspirés de la chanson populaire, seront très simples, seront naïfs, presque toujours tendrement mélancoliques, comme l'est d'ordinaire le lied allemand ; d'autre part l'architecture des œuvres auxquelles ces thèmes donnent lieu sera extrêmement savante et subtile. De celte opposition entre la matière et la forme des sonates de Brahms, — et d'une façon plus générale, de ses plus remarquables compositions instrumentales, — résultera leur saveur particulière, leur véritable originalité.

La Sonate op. 1 en ut majeur débute par un thème dont on a remarqué l'analogie avec la première idée de l'Allégro initial dans la sonate op. 106 de Beethoven :

 

Analogie purement extérieure du reste. Le motif de Brahms n'a ni l'éclat, ni l'ardeur passionnée de celui de Beethoven : il sonne creux. Remarquons ici une première fois la difficulté qu'éprouve Brahms à trouver les premiers thèmes de ses mouvements vifs, les thèmes rythmiques, les thèmes masculins. Il fait effort pour être grand, emporté, fougueux. L'effort se sent presque toujours. Il lui arrive de manquer le but, d'être pompeux et déclamatoire.

Brahms a plus de bonheur dans l'invention des seconds thèmes, des thèmes mélodiques, féminins, qui conviennent mieux à sa nature tendre. Là, il est dans son élément, tout près du lied populaire.

Et c'est pourquoi il réussira souvent les morceaux intermédiaires d'une sonate beaucoup mieux que le morceau initial et que le final. Un andante se passe facilement de thèmes rythmiques, et à la fougue endiablée des Scherzos beethovéniens, Brahms substituera fréquemment le badinage alangui et encore sentimental de quelque ronde populaire, d'une valse, d'un ländler où l'intérêt mélodique est loin de le céder à l'importance du rythme.

Nous considérons Brahms en ce moment à ses débuts. Plus tard, lorsqu'il sera devenu plus habile, il réussira bien des fois à masquer cette faiblesse de ses thèmes rythmiques dans le premier allegro et dans le final. Au besoin, il choisira comme premier thème d'une sonate un thème féminin, un thème purement mélodique, quitte à prendre comme second thème une autre phrase mélodique un peu plus mouvementée. Ce procédé n'ira pas sans quelque monotonie, et c'est une des raisons pour lesquelles certaines de ses œuvres, même parmi les plus belles, laisseront une impression de grisaille un peu morose.

Dans la première sonate pour piano, l'Allégro du début n'offre pas grand intérêt. L' Andante retient davantage l'attention. Ce sont des variations très simples, sur un vieux lied populaire allemand dont l'auteur a soin d'indiquer les paroles en même temps que la musique : quatre variations, — autant qu'il y a de strophes dans le poème, — plus une coda, d'un enveloppement plein de charme.

Le Scherzo n'a rien de saillant dans sa partie rythmique, mais le Trio présente un spécimen déjà très caractérisé de la mélodie de Brahms, et l'harmonie de la cinquième mesure vaut une signature de l'auteur :

Comme Finale, un rondeau dont le refrain est tiré par déformation rythmique du premier thème de l'Allégro du début.

La deuxième Sonate, op. 2, est, en réalité, antérieure à la première et ne la vaut certainement pas. Ici encore nous trouvons un Andante varié sur un vieux lied du comte Toggenburg : « Mir ist leide, dass der Winter beide, Wald und auch die Heide, hat gemachet kahl » [ note : . « J'ai de la peine à voir comme l'hiver a dénudé la forêt et la lande. »]. Remarquons aussi une intention « cyclique » : le thème de l'Andanle devient celui du Scherzo.

Cette dernière intention devient prédominante dans la troisième Sonate, op. 5, œuvre très intéressante, sinon toujours pour la valeur des idées, au moins pour les procédés de construction.

Elle se compose de cinq morceaux.

Le premier est un Allegro maesloso en fa mineur.

Un seul motif engendre tous les éléments successifs du développement. Ce motif est présenté isolément dans les premières mesures, comme une sorte de courte introduction :

Il donne bientôt naissance au thème A :

Puis il reparaît sous uneforme élargie :

Et il  donne  lieu eiilin à la conclusion  suivante :

Plus tard, au cours du développement proprement dit, il s'épanouira encore en une grande phrase mélodique :

Le second morceau de la sonate est un Andante qui porte en épigraphe ces vers de Sternau :

    Der Abend dammert, das Mondlicht scheint,
    Da sind zwei Herzen in Liebe vereint
    Und halten sieh selig umfangen

[ Note : « Le soir tombe, la lune paraît. Il y a là deux cœurs réunis dans l'amour, qui délicieusement se tiennent embrassé».]

L'esprit du lied intervient et inspire Brahms assez heureusement. Mais l'habileté du  savant architecte ne perd pas ses droits, et l'on remarquera l'ingéniosité des variations tirées du second thème. Il se présente, tout d'abord sous cette forme :

Il devient ensuite :

Il apparaît encore sous cet autre aspect :

Et il amène le thème, B,comme une nouvelle émanation de lui-mème :

Le troisième morceau est un Scherzo sans grande originalité dont le premier thème rappelle, comme notes, un motif du Trio en ut mineur de Mendelssohn, et comme rythme, mainte phrase de Schumann.

Brahms :

Mendelssohn :
 

Entre le Scherzo et le Finale, Brahms introduit un Intermezzo avec ce sous-titre : Rückblick (Souvenir). C'est une sorte de marche funèbre dont le thème est tiré de la première idée de l'Andante.

L'intention est claire. La relation musicale des thèmes fait ressortir le contraste poétique des sentiments exprimés. Au nocturne d'amour que fut l'Andante, à la fantaisie animée du Scherzo, s'oppose maintenant la douleur poignante d'une scène funèbre : les deux cœurs tout à l'heure unis sont maintenant séparés.

Le Finale de la sonate est un rondeau à trois refrains dans les teintes sombrement passionnées, avec quelques éclaircies. Les trois couplets sont tirés du même thème, dont les transformations sont assez curieuses à noter :

Et sur ce dessin, issu du thème et d'abord exposé à découvert, vient se placer ensuite le thème lui-même sous sa deuxième forme, mais dans le ton primitif :

Il n'était point inutile, on le voit, d'insister au point de vue de la forme sur la troisième sonate pour piano de Brahms. Dans l'histoire du genre, elle constitue un chaînon important qui relie les dernières sonates de Beethoven aux compositions cycliques de César Franck et de son école.

Sous l'influence de Liszt et de son entourage, Brahms continuera quelque temps encore de s'orienter dans cette direction. Mais il n'en viendra jamais à l'emploi tout à fait systématique du procédé cyclique, et même il l'abandonnera de plus en plus pour revenir en arrière à la conception traditionnelle de la sonate ou de la symphonie comme d'une succession de morceaux reliés uniquement, au point de vue musical, par les rapports de tonalité et non par la commune origine des thèmes.

Après les trois sonates pour le piano, Brahms n'écrivit plus pour cet instrument que des morceaux de fantaisie et des variations.

Les six séries de Variations op. 9, 21 (n° 1 et 2), 23 (pour piano à 4 mains), 24 et 35, nous montrent tout le parti que Brahms avait tiré de l'étude des œuvres de la troisième manière de Beethoven. De son temps, nul artiste ne semble avoir pénétré à ce point les secrets de la technique que révèlent la IXe symphonie, les dernières sonates et les derniers quatuors. Dès ses premières tentatives, Brahms pratique avec adresse et sûreté les procédés de la « grande variation ». Si l'on parcourt ses Variations sur un thème original, op. 21, n° 1, par exemple, on s'aperçoit que dans la première variation il ne reste pas une note de la mélodie qu'il s'agit de varier. Le rapport entre le thème et cette première variation est purement harmonique. D'ailleurs aucune mélodie précise ne se dégage de cette première variation; ce n'est encore qu'une sorte d'atmosphère d'où va se dégager une mélodie nouvelle, celle de la seconde variation. Rien dans tout cela qui ressemble aux anciennes broderies autour du motif initial dont l'invention constituait avant Beethoven presque tout l'art de varier.

Les plus justement célèbres parmi les variations de Brahms sont celles qu'il a composées sur un thème de Haendel. Elles portent le numéro d'œuvre 24 et datent de 1862. On y remarquera la variété des effets obtenus avec des moyens assez restreints, l'auteur s'étant imposé la tâche de conserver à l'ensemble de l'œuvre une unité de style en parfait accord avec le caractère général de la musique de Haendel.                  '

La même science que nous admirons dans les Variations de Brahms pour piano se rétrouve, mieux cachée sous l'apparence d'une plus grande liberté, dans ses Ballades, Rhapsodies, Fantaisies, Caprices, Intermezzi dont les recueils portent les numéros d'œuvres, 10, 16, 19, 116, 111, 118,119. Il y a dans toute cette musique un souvenir évident de l'art de Schumann. Mais elle offre moins de variété. Les rythmes légers, rapides ou incisifs y manquent. Et puis les pièces de Brahms ne sont jamais comme telle page du Carnaval ou telle Scène d'enfants de petits tableaux descriptifs. L'auteur se laisse aller le plus souvent à de vagues rêveries sans objet. Il serait impossible de donner à de telles compositions des titres tels que : l'Auberge, le Voyageur, Dans la Forêt, Pierrot, Arlequin. Une seule fois, pour le premier Intermezzo de l'op. 111, nous trouvons au-dessus de la musique l'indication du texte d'un lied écossais : « Dors doucement, mon enfant, dors doucement ! Cela me fait tant de peine de te voir pleurer ! » Du reste Brahms était de l'avis de Hanslick : il estimait que la musique était incapable d'éveiller des représentations précises et il jugeait dangereux ou tout au moins inutile de détourner l'attention des auditeurs du contenu purement musical d'une œuvre en l'intéressant à un « programme » littéraire ou en sollicitant son imagination par l'attrait d'un titre poétique. Bien entendu, Brahms était victime d'une illusion naturelle à tous les créateurs quand il étendait à toute musique les caractères de celle qu'il était né pour composer.

Parmi ces recueils de pièces pour piano, nous signalerons tout particulièrement l'op. 79, qui contient la fameuse Rhapsodie en si mineur, et l'op. 118 dont toutes les pages sont à citer : d'abord l' Intermezzo du début douloureusement passionné, secoué de pénibles ressauts, et retombant chaque fois lourdement jusqu'à l'acceptation finale de l'impuissance ; puis le deuxième Intermezzo en la majeur d'une tendresse exquise : on y remarquera l'écriture, spéciale à Brahms, de la main gauche, souvent chargée dans le grave de dessins qui la rendent un peu compacte, mais qui lui donnent aussi dans les passages de douceur une plénitude particulièrement enveloppante. Vient ensuite la Ballade en sol mineur dont l'énergie et l'entrain n'affaiblissent pas le caractère mystérieux : c'est le récit de belles histoires « des pays lointains ». A la Ballade succède un Intermezzo en fa mineur frémissant d'émotion. Puis c'est la délicieuse Romance en fa majeur, d'un sentiment si contemplatif, avec son divertissement champêtre en majeur où s'obstine un si curieux sol dièse. Enfin un Intermezzo en mi bémol mineur clôt cette série de pièces sur une impression de pénétrante et presque tragique mélancolie.

Ce qui fait la perfection de ce recueil, c'est que Brahms n'y a point cherché à forcer sa nature. Il est resté exactement dans les limites de son inspiration la plus spontanée. Du calme, des rêves, de la tendresse, quelques mouvements passionnés sans force suffisante pour se maintenir longtemps. Peu de volonté, peu d'action. Pas de grands cris, ni de grands gestes. Tout est discret, réservé, et s'exprime en musique par les teintes effacées et souvent par les tons mineurs.

Nous ne pouvons abandonner le domaine des œuvres de Brahms pour le piano sans dire un mot des Danses hongroises qu'il arrangea pour le piano a quatre mains et qui contribuèrent tant à répandre sa réputation. Le premier cahier date de 1869 et le second, — que Hans de Bùlow préférait de beaucoup au premier, — de 1880. L' Allgemeine Musikzeitung donna en 1874 les titres des originaux et les noms des auteurs pour les danses du premier recueil. Mais, pour la foule, le nom seul de Brahms est resté attaché à l'œuvre [note : L'édition n'a jamais porté aucune mention qui indiquât nettement que Brahms ne fut pas le véritable auteur des Danses.]  Son « arrangement » est du reste de premier ordre à tous les points de vue. Brahms a su trouver des combinaisons pianistiques d'une sonorité toute nouvelle et il a merveilleusement mis en valeur l'esprit de la musique tzigane avec sa crudité, sa sauvagerie, son ardeur frénétique, sa féline douceur et sa furie sensuelle.

Joignons enfin aux œuvres de Brahms pour le piano ses peu nombreuses compositions pour l'orgue, notamment les Onze Préludes de chorals qu'il écrivit en mai et juin 1896 à Ischl, sans doute sous l'impression de la mort toute récente de son amie vénérée Clara Schumann. Ces préludes nous révèlent un Brahms occupé de pensées graves et sans doute de sombres pressentiments, et qui, pour s'exprimer, emploie tout naturellement et avec une singulière aisance la langue de Bach. On remarquera tout particulièrement le charmant prélude n° 4 pour le choral: « Herzlich thut mich erfreuen die liebe Sommerzeit. » [note :  « La chère saison d'été me réjouit dans le fond du cœur. »] Le premier membre de phrase de la mélodie est présenté d'abord enveloppé dans une figuration à une seule partie, puis il est repris en polyphonie et cet échange de présentations se poursuit pour les autres fragments du thème jusqu'à la fin de son exposé.

Le prélude n° 11 pour le choral : « O Welt, ich muss dich lassen » [ note : « O monde, il faut que je te quitte. »] est la dernière composition de Brahms, son « adieu au monde ». Le choral commence simplement et largement à cinq parties, « forte ma dolce ». Chaque membre de phrase se conclut par un double écho avec des variantes harmoniques toujours nouvelles, et le prélude s'achève dans le sentiment de la paix bienheureuse à laquelle le Maître aspirait.

À suivre....

Références / Musicologie.org 2008