musicologie

26 juin 2020 —— Jean-Luc Vannier.

Gustav Mahler par Joseph-André Metten : souffrances musicales partagées

Gustav Mahler

Metten Joseph-André, Gustav Mahler : un génie universel. L'Harmattan, Paris, 2020 [232 p. ; ISBN : 978-2-343-19938-2 ; 23,50 €]

S’il est dédié à sa défunte épouse Susana qui lui « a fait découvrir et donc aimé la musique de MAHLER », l’ouvrage de l’ingénieur civil et économiste à l’université de Liège Joseph-André Metten puise son indescriptible exaltation, celle dévolue au « génie universel » de Gustav Mahler, dans une souffrance partagée avec le compositeur. Souffrance qui nous est révélée par une seule ligne, aussi pudique dans son soudain dévoilement au milieu de l’opus que vertigineuse dans sa chute tragique: avoir vécu au côté de son épouse « le même drame que Gustav et Alma Mahler », la perte de leur jeune enfant.

Avec une probité intellectuelle qui l’honore, Joseph-André Metten ne prétend pas avoir écrit un livre savant. En témoignent une construction parfois déroutante des chapitres de l’ouvrage — au risque de quelques répétitions — et l’absence regrettable d’un appareil bibliographique. L’auteur insiste en revanche sur ses « raisons affectives » : une « admiration devenue au fil du temps une fascination ». Une empathie identificatoire qui n’est pas, nous rappelle Sigmund Freud, « une simple imitation mais une appropriation fondée sur la prétention à une étiologie commune…Elle se rapporte à un élément commun qui demeure dans l’inconscient » (Sigmund Freud, « L’interprétation du rêve », PUF, Coll. « Quadrige », 2013, p.185).

Avec force élans lyriques non dénués de mysticisme, Joseph-André Metten nous raconte à grands traits « son » Mahler des symphonies et des Lieder sans jamais omettre d’étayer son vibrant éprouvé sur de solides références bibliographiques. Une véritable encyclopédie musicologique égrenée au fil des notes de bas de page : sont ainsi convoqués à bon escient Henry-Louis de La Grange, Théodore Adorno, Nathalie Bauer-Lechner, Isabelle Werck, Jean Matter, Stéphane Friedérich, Marc Vignal et Christian Wasselin. Mais aussi Nietzsche et Dostoïevski, un des auteurs préférés de Mahler « en raison notamment de l’attention qu’il porte à la douleur humaine ». Joseph-André Metten aurait pu, à ce titre, tirer un meilleur profit du développement consacré au curieux attrait exercé sur Gustav Mahler par les sombres Kindertotenlieder de Friedrich Rückert (1788-1866), confronté à la mort de ses deux enfants. Rien en effet ne laisse présager, dans la période de 1901 à 1905 où le compositeur met en musique cinq des quatre cents Lieder de Rückert, le drame de 1907. Au point qu’Alma Mahler, pétrie de superstition,  reproche vivement à son époux d’avoir « défié le destin ». Et Joseph-André Metten d’avouer : « c’est le seul épisode qui, pour moi, est une énigme ». Une ébauche de réponse nous est pourtant donnée par Dostoïevski lui-même : dans son analyse de l’écrivain russe nourrie de l’essai littéraire signé Dmitri Merejskovski (« L’âme de Dostoïevski, le prophète de la révolution russe », Gallimard, 1934), Otto Rank, fidèle disciple de Freud, précise : « Dostoïevski écrit expressément que sa maladie a disparu depuis son arrestation et que pendant toute la durée de son exil, il n’a pas eu un seul accès [de démence]. Cette punition l’aurait débarrassé d’un sentiment de culpabilité qu’il traînait depuis son enfance » (Otto Rank, « Don Juan et Le double », Petite Bibliothèque Payot, 1973, p. 53).

Un intérêt non négligeable du livre de Joseph-André Metten réside dans la vaste énumération, de Bruno Walter à Léonard Bernstein en passant par Claudio Abbado, Daniel Barenboïm, Myung-Whun Chung ou Sir Simon Rattle, des multiples concerts et  enregistrements historiques des œuvres de Gustav Mahler. « Un homme à contretemps » aimait-il à plaisanter sur sa personne en plagiant Nietzsche tout en répétant, sûr de lui : « mon heure viendra ».

Le 26 juin 2020
Jean-Luc Vannier


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