musicologie

23 août 2019 —— Jean-Marc Warszawski.

Musique de chambre à Giverny III : Duparc, Ravel, Fauré

Vendredi 23 août 2019, Musée des impressionnismes, « L’élégance française »

Avec : Sharon Coste (soprano), Jean-Claude Vanden-Eynden, Zijian Wei (piano), Pieter van Loenen, Nikita Boriso-Glebsky, Jaewon Kim (violon), Vladimír Bukač (alto), Michel Strauss, Laura Castegnaro (violoncelle).

Musique de chambre à Giverny, 23 août 2019, Zijian Wei (piano), Nikita Boriso-Glebsky, Jaewon Kim (violon), Laura Castegnaro (violoncelle), Vladimír Bukač (alto).

Henri Duparc (1848-1933), Cinq mélodies

1. L’invitation au voyage, 1870 (Charles Baudelaire), dédicacé à Madame Henri Duparc. 2. Extase , 1874 et 1884 (Jean Lahor), dédicacé à Camille Benoit, 3. Le manoir de Rosemonde , 1879 (Robert de Bonnières, dédicataire), 4. Chanson triste , 1868 (Jean Lahor), dédicacé à Léon Mac Swiney, 5. Au pays où se fait la guerre , 1869-1870 (Théophile Gauthier), dédicacé à Eugénie Vergin.

Henri Duparc, c’est l’histoire d’un gars qui a mal tourné en tournant la mélodie.

Marie Eugène Henri Fouques-Duparc est fils de bonne famille. Après sa scolarité dans un lycée de jésuites, où le professeur de musique est César Franck, il achève des études de droit. La muse soufflant sur les pages du code civil, il rejoint « la bande à Franck », une poignée de dilettantes et de moins dilettantes, prenant les leçons de musique du « Pater seraphicus », le « compositeur angélique », en général sous la houlette de Vincent d’Indy, également son élève. Ils viennent souvent du droit, comme Ernest Chausson, Arthur Coquard, Pierre de Bréville, Guy Ropartz.

Sa femme a écrit qu’il composait avec rage. Il y avait en effet de l’acrimonie contre lui-même et les autres chez cet homme qui détruisait ses œuvres au fur et à mesure qu’il les produisait. Il est co-fondateur de la Société nationale de musique, en est même le secrétaire, et avec Vincent d’Indy il crée les « Concerts de musique moderne ». En 1885, il est âgé de trente-sept ans, tout s’arrête, plus de musique. Il s’enferme dans une dérive mystique, on parle de neurasthénie. Comme beaucoup de la « bande à d’Indy », il épouse les idées les plus conservatrices, entre autres, certainement influencé par les écrits de Wagner son idole, l’antisémitisme.

Il laisse très peu d’œuvres, mais ses quatorze mélodies (plus un duo) sont un sommet du genre, elles dévoilent un compositeur pénétré au plus haut point de poésie, peut-être les batailles victorieuses d’une guerre menée et perdue contre ses mauvais génies.

Musique de chambre à Giverny, 23 août 2019, Laura Castegnaro (violoncelle).

Maurice Ravel (1875-1937), Sonate pour violon et violoncelle en ut majeur (1920-1922)

1. Allegro , 2. Très vif , 3. Lent , 4. Vif , avec entrain , dédicacé à la mémoire de Claude Debussy, créée le 6 avril 1922, avec Hélène Jourdan-Morhange (violon) et Maurice Maréchal (violoncelle).

Maurice Ravel, qui n’a composé que des chefs-d’œuvre sans jamais se répéter, passait en son temps pour un mauvais garçon. Les créations de ses œuvres furent en général fraîchement saluées, comme le fut celle de la Sonate pour violon et violoncelle. Le pignon sur rue du monde musical louait la perfection de sa technique mais douchait froid son insensibilité : « une musique d’horloger suisse », selon Igor Stravinsky (on fit le même reproche à Camille Saint-Saëns).

La bonne société (aujourd’hui : le parti médiatique) ne devait pas savoir avec quelles pincettes le prendre. Méprisable pour ses attirances populaires et marginales, admirateur d’Emmanuel Chabrier et d’Erik Satie, intéressé par les musiques populaires, le jazz, avec ça assez sarcastique, mais d’une élégance et d’un raffinement desquels bien de ses détracteurs auraient pu prendre leçon.

En 1920, la revue musicale publie un numéro d’hommages à Claude Debussy, décédé deux ans auparavant. Maurice Ravel livre un duo qui deviendra le premier mouvement de sa sonate. Cette année, il a acheté sa petite maison de Montfort-l’Amaury et a été honoré de la Légion d’honneur qu’il refuse. Erik Satie ne rate pas l’occase : « Monsieur Ravel refuse la Légion d’honneur, mais toute sa musique l’accepte. », ce que dément cette sonate provocante, dont les dissonances furent prises pour des fausses notes par la presse musicale.

On y découvre un grand dépouillement, l’absence de développement mélodique, y compris dans le mouvement lent si mystérieux, si lugubre, une harmonie dissonante rugueuse. Le matériel thématique est très réduit. Il évolue plus par transformations mécaniques ou segmentations (comme peut le faire Béla Bartók), proches des techniques contrapuntiques.

Il s’agit d’un duo fusionnel de formules de danses populaires, de comptines enfantines, parfois en forme d’ostinato (obstinément) comme aux premières mesures, ce qui accentue les aspects jazzistiques jusqu’à l’évocation de « lignes de basse ». Le trivial et la rugosité donc, mais avec quels raffinements…. Maurice Ravel.

Musique de chambre à Giverny, 23 août 2019, Vladimír Bukač (alto).

Gabriel Fauré (1845-1924), Quintette pour piano et cordes no 1, opus 89 (1887-1894 et 1903-1905).

1. Molto moderato , 2. Adagio , 3. Finale : Allegro moderato. Créé à Bruxelles, le 23 mars 1906.

Retour au lyrisme. Alors que son ancien élève Maurice Ravel compose sa Sonate pour violon et violoncelle, Gabriel Fauré, atteint de surdité, quitte la direction du Conservatoire national de Paris, après en avoir considérablement relevé le niveau. Avant lui on y formait uniquement ce qui était utile à l’Opéra.

Avec C. Debussy et M. Ravel, il a participé au « renouveau » de la musique française. Une entreprise curieuse, car les musiques française, allemande et italienne formaient jusque-là le triumvirat de l’universalité musicale…tout de même chargée des patrimoines respectifs. Alors que partout en Europe on extrait les musiques populaires des terroirs comme une eau de jouvence, les universels ayant tant chanté et répandu leurs particularismes, dont bourrées, passacailles, menuets ou autres, se trouvent forts dépourvus quand le concert des nations naissantes fut venu, sans compter la violente rupture avec l’Ancien Régime. On revisite Couperin ou Rameau, on compose des pièces « dans le style ancien », exercice de genre, on agrège aussi au récit musical national un passé romano-gothique fantasque, porté par la vague du roman (romantisme). Ce n’est pas propre à la musique, un architecte comme Viollet-le-Duc, aujourd’hui célèbre pour la flèche défléchée de Notre-Dame de Paris, est de ce point de vue exemplaire. Cela se traduit en musique par un regain d’intérêt pour le plain-chant (dit grégorien) mais aussi pour des modes anciens (ou pas) imaginaires, les archaïsmes, et l’on peut enfin parler du quintette en do majeur de G. Fauré.

Le compositeur est sans aucun doute tonal (utilisation des gammes majeures et mineures), il en élargit même l’harmonie, mais en y introduisant des éléments (modaux) de la musique ancienne qui floutent les appuis habituels pour l’oreille tonale, comme les formules conclusives. Il suffit pour s’en convaincre de suivre les formules mélodiques dès le premier mouvement : toutes finissent « suspendues ». Cet aspect suspendu, un peu flottant est un des caractères de la musique de Fauré. Ajoutons le lyrisme, le charme, la densité contrapuntique qui mobilise toutes les voix, « l’oscillation perpétuelle entre rien et quelque chose » et « la mystérieuse ambiguïté » selon Vladimir Jankélévitch, le tout, pour cet opus 89, nimbé d’un sentiment nostalgique.

 

 Jean-Marc Warszawski
23 août 2019

Lire : Musique de chambre à Giverny poussée dehors par la Fondation Terra.

Musique de chambre à Giverny 2019 : I. Schumann et Brahms

Musique de chambre à Giverny 2019 : II Josef Suk, Peter Eötvös, Béla Bartók.

Musique de chambre à Giverny 2019 III : Duparc, Ravel, Fauré

 

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