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Vive la liberté ! Fazil Say et la Camerata de Salzbourg

 

Dijon, Auditorium, 2 février 2016, par Eusebius ——

La Camerata de Salzbourg (avec Louis Langrée, son chef permanent, au centre). Photographie © Camerata de Salzbourg.

 

De Bach à Stravinsky, et à ses propres œuvres, Fazil Say a parcouru une large part du répertoire pianistique avec une prédilection particulière pour Mozart. C'est justement Mozart qui est au cœur de la programmation de ce concert, étape d'une tournée mondiale où il visitera pas moins de 13 autres pays1 avec la Camerata de Salzbourg. Pour ouvrir et clore, deux de ses œuvres, écrites à vingt ans de distance, mais aussi fortes et captivantes l'une que l'autre. Commençons par elles.

Évidemment, toutes deux portent l'empreinte de la Turquie, des Balkans, chers à son auteur2 et de l'Occident européen et américain, où il poursuivit sa formation. La symphonie de chambre (opus 62, de 2015) est jouée sans chef. Son caractère moyen-oriental est perceptible dès le début : inflexions mélodiques, percussions (des tables des cordes), pulsation toujours très marquée, dansante, avec des rythmes caractéristiques de la région. Le second mouvement, très lyrique, empreint de nostalgie, avec son balancement, son ostinato envoûtant, ses pédales, est particulièrement réussi, riche en contrastes (les grands accords dissonants qui ne peuvent étouffer le fragile motif du second violon solo, un symbole ?). La danse virile, enfiévrée du 3e mouvement, assagie dans la partie centrale, avec son accelerando final, nous emporte.

The Silk Road est son second concerto pour piano (1996). Une contrebasse se déplace côté cour et tiendra son bourdon durant toute l'œuvre. Un grand gong est ajouté, route de la soie oblige ! Fazil Say a endossé une belle veste de soie noire, aux parements turquoise. Le voyage peut commencer. Le langage, universel, associe les techniques et les procédés traditionnels et contemporains. Le souffle est vigoureux, l'écriture efficace et séduisante. On retrouve les rythmiques singulières, des ostinati originaux et bienvenus. Du clavier, Fazil Say construit ses progressions avec l'orchestre, dans des unissons puissants. Un passage douloureux, accablé, avec un orchestre pp et des effets percussifs du piano précède le balancement chaloupé d'une caravane dans un horizon infini. Une œuvre magistrale, sans concessions, propre à séduire tous les publics par ses qualités rares.

Bien que très différente sa position au piano est aussi singulière que celle de Glenn Gould. Une banquette très haute, voûté sur le clavier, le torse tourné vers l'orchestre qu'il dirige avec une familiarité efficace, le pied gauche suspendu ou marquant la rythmique au sol (dans Silk Road), le droit effleurant la pédale forte. Lorsqu'une phrase ou un trait ne nécessite qu'une main, l'autre les dessine comme si le Steinway épousait le geste du chef.

Le concerto en la majeur (le 12e) de Mozart est familier. Fazil Say dirige du piano. L'entrée des cordes, piano comme l'indique Mozart, suffit à s'en convaincre : nous avons là une formation éminemment mozartienne, autrement que par l'appellation. Les vents prennent toute leur dimension. Quant au piano, souple, léger, nerveux, c'est un régal, une maturité idéale qui retrouve la jeunesse, l'esprit, la liberté qu'on imagine chez le compositeur, à la lecture de sa correspondance. Les phrasés, le modelé de l'orchestre, des finale qui s'estompent avec élégance, des tutti très nuancés, la pâte est proprement splendide. Après un premier mouvement très fluide, allant, l'andante nous fait oublier le divertissement : l'infinie délicatesse, la profondeur naturelle qui n'appartiennent qu'à Mozart sont bien là. Le deuxième solo est empreint d'une émotion très particulière, suivi du court presto que l'on ne se souvient pas avoir écouté aussi évident. Les cadences semblent improvisées sur le champ.  L'Allegretto final aurait pu être écrit con spirito tant le jeu du soliste et de l'orchestre, enjoué, souriant, juvénile et léger nous ravit.  L'ultime cadence, attendue, est un modèle.

Sauf erreur, Fazil Say a déjà enregistré au moins deux autres (no 21 et 23)… Espérons donc : encore six fois comme ça et nous aurons l'intégrale ! (3)

Tout comme le concerto, la symphonie en la majeur (K. 201), dans la même tonalité, fait partie des plus jouées. Cependant, on semble la découvrir tant elle prend des couleurs séduisantes et une jeunesse singulière lorsque la Camerata de Salzbourg s'en empare. L'esprit chambriste est bien là, chacun chante sa partie, avec un partage des rôles entre le Konzertmeister, premier violon solo, et le violoncelliste placé au centre. Les troisième et quatrième mouvements sont pratiquement enchaînés. On est aux antipodes des routines malsaines qu'il faut parfois subir.

Le second concerto de Fazil Say, qui achevait le programme, appelle un tonnerre d'applaudissements, mérités, qui soulève le public. Après plusieurs rappels, Fazil Say nous offre un magnifique bis.

La virtuosité absolue d'un musicien authentique, qui vit intensément ce qu'il offre en partage à ses auditeurs.

Fazil Say. Photographie © D.R.

 

plume Eusebius
2 février 2016

  1. Prochaines étapes françaises : Toulouse (26 mars) et Paris, maison de la Radio (16 juin).
  2. On se souvient de ses démêlés avec la justice de son pays. Le Monde (17/10/2012) le rappelle : « Le compositeur clame régulièrement son athéisme et tourne ouvertement en ridicule la bigoterie du gouvernement islamo-conservateur au pouvoir et d'une partie de la population turque, sur un ton que n'apprécie guère l'entourage du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan ». En avril, M. Say avait moqué un appel à la prière : « Le muezzin a terminé son appel en 22 secondes. Prestissimo con fuoco !!! Quelle est l'urgence ? Un rendez-vous amoureux ? Un repas au raki ? »  Pour avoir tweeté quatre vers du poète persan Omar Khayyam, du XIe siècle : « Vous dites que des rivières de vin coulent au paradis. Le paradis est-il une taverne pour vous ? Vous dites que deux vierges y attendent chaque croyant. Le paradis est-il un bordel pour vous ? », il fut condamné à 10 mois de prison pour « insulte aux valeurs religieuses d'une partie de la population ».
  3. Ma consoeur l'Ouvreuse et son amie la Comtesse, mes voisines, me signalent à l'entracte qu'avec Fazil Say, « ça bosse fort » (sic.)

 

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