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Dissonances superlatives dans Brahms et Chostakovitch

 

Dijon, Auditorium, 23 janvier 2016, par Eusebius ——

Un chef d'orchestre est-il indispensable ? On sait bien que non, lorsqu'il s'agit de petites formations. Mozart dirigeait ses concertos du piano. Le premier violon donnait les départs. Mais l'élargissement de l'orchestre, la complexité grandissante de l'écriture semblaient rendre indispensable la fonction du chef. Habeneck paraît être le premier à régler les cohortes nécessaires à l'exécution des œuvres de Berlioz. Depuis, pratiquement tous les orchestres  symphoniques modernes, jouant le répertoire postérieur à Mozart, se placent sous l'autorité d'un chef. Sauf les Dissonances, qui fêtent leurs dix ans de travail collectif1.

Le concerto pour violon et violoncelle de Brahms, pour commencer. Ultime œuvre concertante, qui — loin de renouer avec la tradition du double ou du triple concerto — ouvre une voie originale : l'écriture de Brahms dissocie rarement le violoncelle et le violon et les traite comme un seul et même instrument soliste. Les Dissonances s'inscrivent — fort heureusement — en totale opposition avec ce jugement sans appel, imprudemment publié par Émile Vuillermoz en  19262 :

Brahms est le type du génie germanique à l'état pur, du compositeur lourd, verbeux, pâteux, filandreux, indigeste, bavard et, surtout, mortellement ennuyeux. C'est un conférencier dogmatique et fastidieux, qui développe à perte de vue des lieux communs et qu'on ne peut plus faire taire  lorsqu'il a pris la parole.

Quel bonheur, au contraire que cette écriture orchestrale chambriste, qui sait se faire légère, concise, avec un lyrisme vrai, loin des épanchements habituels ! L'orchestre, familier de Brahms dont il a enregistré les symphonies, est toujours transparent, clair, équilibré, avec des bois splendides. Les échanges dans le pupitre, et avec les cordes sont d'une élégance peu commune. Oubliée la virtuosité démonstrative, tout semble naturel. Dans l'andante, les quatre notes des cors, si chers à Schumann et à Brahms, suffisent à créer le climat, lyrique, méditatif. Les solistes, unis à l'octave, ne font qu'un avant d'énoncer une ligne où leurs voix se succèdent comme un chant tuilé. Seule exception, un passage de huit mesures où le violon s'émancipe (en doubles cordes, il est vrai, suggérant la présence de l'autre). Page superbe, à l'absolue plénitude. Le finale, jubilatoire, nous vaut des musiciens proprement ardents, portés par la musique qu'ils servent merveilleusement. Pourquoi n'avoir pas fait mention des solistes ? Le jeu de David Grimal et de Xavier Phillips, jumeaux en musique, est naturel, jamais démonstratif, extraverti. Les timbres de leurs instruments se marient idéalement à ceux de l'orchestre. Signalons en outre un fait suffisamment rare pour être mentionné : l'absolue fidélité aux indications de Brahms est la règle, y compris pour la moindre inflexion.

Les Dissonances en répétition dans le double concerto de Brahms. Photographie © Les Dissonances

Les acclamations nourries d'une salle comble et enthousiaste appellent un bis : le « très vif » de la sonate pour violon et violoncelle de Ravel, où la complicité absolue des deux solistes permet de donner au mot jeu son sens le plus ludique et le plus virtuose.

Les occasions ont été nombreuses pour Chostakovitch, serviteur zélé du régime, de manifester son attachement à la Révolution d'octobre3. Le vent a tourné : à 31 ans, il est tombé en disgrâce, devenu le rebelle, l'opprimé, dont la soumission était une question de survie. La vérité doit se situer quelque part entre les deux. Est-il possible de comprendre Chostakovitch, tant les lectures de son œuvre, ses propos ou ceux qu'on lui a prêtés, semblent irréductiblement opposés, selon les lieux et les temps ? La 5e symphonie, la plus jouée de nos jours, est la réponse à la mise au pas stalinienne. 1937, c'est la commémoration de 20 ans de régime soviétique, c'est aussi l'année de la victoire sans partage de Staline et de son impitoyable dictature.

Dimitri Chostakovitch (dessin de B.F. Dolbin). Photographie © DR).

Œuvre ambiguë à plus d'un égard que cette symphonie. D'une part, les intentions prêtées ou avouées d'un Chostakovitch qui tente sa réhabilitation4.  D'autre part, on peut y entendre une musique débarrassée de ses frivolités, simple, voire indigente, bruyante, se privant des ressources de la polyphonie et du contrepoint, musique à effet, qui parle à l'imagination des plus humbles, un langage puissant, qui « cultive le pathos avec une coupable prédilection, se laissant facilement emporter par l'emphase et l'outrance », avec des boursouflures vulgaires4. Mais aussi une ambiance lourde d'inquiétude et d'angoisse, désespérée, des marches sinistres, accablées, des chants graves, mélancoliques, des passages lyriques, des cris stridents, des épisodes caricaturaux ou terribles, des progressions inexorables, saisissantes, frénétiques, un souffle et un sens du pathétique extraordinaires. Une poignée de motifs simples, voire simplistes, des ostinati obsessionnels, des soli qui sont autant de gémissements ou de plaintes. Musique profondément émouvante, avec des accents déchirants, sincères. « Formidables architectures de rêve et de cauchemar » écrivait Jacques Lonchampt  à sa création française. Une musique qui, à l'instar des tambours et des trompettes des grandes batailles de l'Ancien régime, vous emmène là où elle a décidé. Un flot qui nous porte, qui nous emporte, que rien n'arrête avant de vous entraîner vers un ultime spasme, mort ou orgasme.  Une musique totalitaire, en quelque sorte, qui ne peut laisser quiconque indifférent. Les musiciens des Dissonances, leurs chefs de pupitre en particulier, ne font pas dans la littérature. Ils lisent, étudient, discutent, organisent, structurent les informations que recèle la partition.

Le résultat emporte la conviction. Dès les premiers traits des cordes, on se sent porté par quelque chose de fort, qui ne nous quittera jamais. L'engagement de chaque musicien confère à cette musique une forme d'authenticité exceptionnelle. Les équilibres, les contrastes, les progressions, les changements de tempo se réalisent naturellement, avec une concentration rare. La virtuosité orchestrale requise est au rendez-vous et les traits les plus périlleux, à des tempi d'enfer, sont exécutés avec une aisance qui force l'admiration. À signaler, le quasi-enchaînement des 3e et 4e mouvements, particulièrement bienvenu : faire succéder au morendo conclusif du largo le monumental accord des vents et des timbales culminant à fff  correspond à nous entraîner, qu'on le veuille ou non, dans ce finale marqué par la démesure rageuse. Avant le concert, une musicienne nous confiait : « on fait de la musique de chambre à 75 ». L'esprit propre aux Dissonances préside à cet accomplissement. Il ne me souvient pas d'avoir connu une salle comble manifestant aussi longtemps sa joie et ses remerciements à David Grimal et à ses amis. Le concert sera diffusé par Radio-Classique le 26 janvier.

Eusebius
24 janvier 2016

1. On lira par ailleurs l'interview accordée par David Grimal à la revue de l'Opéra de Dijon, reproduite dans Musicologie, grâce à la bienveillante générosité des auteurs et éditeur.

2. p.127 du recueil publié par Jacques Lonchampt. Preuve que le ridicule ne tue plus, sinon très tardivement,  Vuillermoz est mort en 1960.

3. Ainsi la 2e symphonie, au 1er mai (la 3e), aux années 1905 et 1917 (11e et 12e), à l'Armée rouge (marche de la milice soviétique) sans compter de nombreuses pièces de circonstance.

4. Le communiqué de la Pravda, attribué à Chostakovitch, lui  fait dire :

Je vois l'homme et toutes ses expériences au centre de ma composition, car celle-ci est de forme lyrique du début à la fin. Le finale est la solution optimiste des moments intensément tragiques du premier mouvement. » Mais il déclare à Volkov, après la fin de l'ère stalinienne : « Ce qui se passe dans la 5e symphonie me semble être clair pour tout le monde. C'est une allégresse forcée comme dans Boris Godounov. C'est comme si on nous matraquait, tout en nous disant : « Votre devoir est de vous réjouir… » […] et l'homme matraqué répète « Notre devoir est de nous réjouir, notre devoir est de nous réjouir ». Comment peut-on prendre cela pour une apothéose ? Il faut vraiment être bouché pour ne pas l'entendre

p. 225 des Mémoires, publiés par Volkov.

5. Du Mahler, simplifié à l'extrême, mâtiné de Tchaïkovski.

 

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