Sexe et opéra (XXI.) : absence de relations sexuelles
Mais n’y a-t-il pas à l’opéra des personnages dont le désir sexuel n’est pas présent ? Tous et toutes cherchent-elles à coucher avec les uns ou les autres ? N’y a-t-il pas d’exemples d’opéra où le sexe n’est pour rien ?
Si.
Il y a des opéras où les amoureux se tiennent chastes en attendant le moment du mariage — ou ne l’attendant plus parce que si ça se trouve leur amour est très très très désespéré — ce qui ne les empêche pas de penser tout le temps au « bien perdu », à l’amoureux ou à l’amoureuse disparue. C’est le cas de Il Trovatore de Verdi, de La forza del destino du même Verdi, d’Ernani ou encore de Verdi,…
Mais dans tous ces opéras, s’il n’y a pas de moment ou de scène explicite concernant le sexe, le sexe peut se manifester comme une image en négatif : dans le cas d’Ernani les personnages et le public déplorent le fait que, juste quand le mariage a été célébré et qu’il ne reste qu’à le consumer, juste à ce moment-là, le héros doive s’immoler pour honorer une vieille promesse. Nous pourrions parler d’un manque de sexe qui révèle bien le désir sexuel…
Il y a aussi des opéras où l’enjeu n’est ni sexe ni amour, mais où le désir sexuel pointe des oreilles à un moment ou à un autre. C’est le cas de Moïse et Aaron d'Arnold Schönberg ou de De la maison des morts de Leoš Janáček.
Mais.
Maquette de costume pour Boris Godounov (1922), par Lev Samuilovi Bakst (1866-1924).
Il y aussi un opéra où le sexe n’est pas présent, tout préoccupés à leur survie et/ou à leur soif de pouvoir plus ou moins dissimulée que sont les personnages : le Boris Godounov de Modest Moussorgski d’après Pouchkine dans sa première version. Et même lorsque le compositeur ajoutera un couple « d’amoureux », dans le brillant « acte polonais », plus que des amoureux, nous verrons un couple uni par des raisons stratégiques et commerciales — ils manifestent tout haut leur amour et tout bas leur ambition. Avec une des plus belles mélodies qui n’aient jamais été composées, d’une sensualité trompeuse.
Nous pourrions aussi citer Le nez, de Dimitri Chostakovitch (livret de Evgueni Zamiatine d’après Gogol), où le héros, Kovaliov, se rendant compte qu’il a perdu son nez, va le chercher partout — et parfois va-t-il le trouver dans des accoutrements inattendus ! Oui, en effet, le protagoniste du nez n’a pas d’histoire d’amour, il a d’autres chats à fouetter. Mais c’est encore un O.V.N.I. dans l’histoire de l’opéra. Ce qui ne l’empêche pas d’être un des opéras les plus savoureux du répertoire, avec des moments de brutalité (le fameux entracte pour percussion) ou de profond lyrisme (la plainte de Kovaliov au journal).
Il y a aussi des opéras, parmi les derniers à être arrivés dans le répertoire, comme le très amusant The four notes opera (L’opéra de quatre notes) de l’excellent Tom Johnson, où le sexe n’est pas présent. Mais même dans des opéras récents et sans un « argument » défini, des opéras « abstraits », si vous me permettez l’expression, comme ceux du valencien Carles Santos, il peut y avoir un duetto de langues (Tramuntana tremens).
Il y a encore deux autres opéras où le couple marié ne fait aucune allusion sexuelle, chez eux le désir sexuel semble ne compter pour rien, et l’enjeu est ailleurs.
Macbeth, musique de Giuseppe Verdi, sur un livret de Francesco Maria Piave et Andrea Maffei d’après William Shakespeare, créé en 1847, à Florence, Teatro della Pergola
et
Lohengrin, musique de Richard Wagner, sur un livret du compositeur d’après Wolfram von Eschenbach, créé en 1850, Weimar, Théâtre de la cour.
Voilà deux couples de « méchants », les Macbeth et les von Telramund. Tout du moins d’ambitieux. L’amour ? Le sexe ? Non, ce qui compte c’est le pouvoir, et c’est pour l’obtenir que les époux se montrent solidaires, se soutiennent. Le sexe y semble banni. Mais la tendresse aussi. Pas de sexe non plus hors du mariage, ce sont des couples qui font état d’une belle fidélité.
Par ailleurs, dans un cas comme dans l’autre ils n’ont pas d’enfants : problème pour enfanter ? Ou problèmes pour avoir du sexe ?
Ainsi, musicalement, ils n’ont pas droit à un duo d’amour, mais à un duo d’assassinat (Macbeth), de machinations (Lohengrin), à des explosions de rage (Ortrud dans Lohengrin) ou de soif de pouvoir (Macbeth), voire à des airs de lucidité face à la déchéance morale (Macbeth). Tous magnifiques, cela soit dit en passant, car nous nous trouvons face à deux incontestables chefs-d’œuvre.
Mais pas d’élans lyriques pour ces deux couples.
Ni sexe ni poésie : l’un irait au fond de pair avec l’autre ?
3 janvier 2026
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ISSN 2269-9910.

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