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24 mars 2026 —0 Frédéric Léolla

Sexe et Opéra (xxii. 7) : Rigoletto

Rigoletto re-Verdi, gravure de Stop (Louis Morel-Retz, 1825-1899), 1885.

Opéra en trois actes de Giuseppe Verdi, sur un livret de Francesco Maria Piave d’après la pièce Le roi s’amuse, de Victor Hugo, créé le 11 mars 1851 à Venise, Teatro La Fenice.

Le jeune et séducteur Duc de Mantoue, habitué à faire selon son caprice — surtout avec les femmes —, a « deshonoré » le vieux Monterone en couchant avec sa fille. Lorsque celui-ci vient donc manifester sa douleur et sa colère, il est vertement raillé par Rigoletto, le bossu bouffon ducal que les courtisans haïssent sourdement à cause de ses blagues cruelles. Devant cette dernière injure, le vieux Monterone, père offensé, réagit en maudissant et le Duc et son bouffon. Or celui-ci, tout difforme et féroce qu’il est, a une fille, Gilda, jeune, innocente et très belle qu’il élève secrètement pour la soustraire justement à la méchanceté du Duc et de ses courtisans. Pourtant, le Duc l’a déjà dénichée — et même draguée — de son côté, et les courtisans aussi du leur. Tant et si bien que, pour se venger du bouffon et de ses moqueries sans pitié, les courtisans enlèvent Gilda et l’amènent au Duc pour qu’il en fasse ce qu’il a l’habitude de faire avec les jolies femmes. Rigoletto, après une recherche tourmentée, ne retrouve sa fille qu’une fois qu’elle a été « deshonorée » par le Duc. Père meurtri, Rigoletto prévoit donc de quitter la cour avec Gilda, mais non sans s’être vengé de son patron. Ainsi, il demande à l’assassin à gages Sparafucile de tuer le Duc. Pour ce faire Sparafucile, grâce à sa sœur, la belle Maddalena, attire le Duc dans sa taverne. Or Maddalena s’en est amourachée. Pire encore, Gilda aussi est amoureuse, continue d’être amoureuse du Duc, et, apprenant les plans de son père, plutôt que de voir périr son infidèle amoureux, elle décide de se travestir en homme et de se faire tuer à sa place. Sparafucile, persuadé par sa sœur d’épargner le Duc, Sparafucile donc tue Gilda déguisée en homme et en livre le cadavre à Rigoletto comme étant celui du Duc. Lorsque Rigoletto, seul, ouvre le sac, il y découvrira sa fille Gilda agonisante. Elle mourra dans ses bras.

Costume pour Sparafucile, aquarelle sur carton par Heinz Condell, 1938.Costume pour Sparafucile, aquarelle sur carton par Heinz Condell, 1938.

Voici un des opéras les plus populaires du répertoire. À juste titre : la beauté de ses mélodies, leur profondeur ou leur légèreté parfaitement adaptées aux situations et aux caractères, magnifiquement peints par la musique, la cohérence du livret, le sens dramatique du tout…

C’est aussi un des opéras les plus cruels, les sentiments et la dignité de père et fille étant piétinés sans miséricorde. Il devrait être délicat d’en résumer l’argument aux enfants, avec cette histoire d’enlèvement de Gilda par les courtisans. Car tout tourne autour du sexe de la femme comme récipiendaire de l’honneur de sa parentèle masculine.

Déjà ce n’est pas facile d’expliquer pourquoi ce monsieur qui a tout, le Duc, peut tout se permettre. Ni d’expliquer comment il se fait que le séduisant ténor soit un monstre qui veut coucher avec toutes les filles pour peu qu’elles soient jolies (si le personnage était féminin, sans doute plus d’un commentateur « avisé » parlerait de nymphomanie), sans se soucier des néfastes conséquences ultérieures pour les Ceprano, pour les Monterone, ni pour Rigoletto et sa fille, ni pour qui que ce soit… Son joli air « Questa o quella »/« Celle-ci ou celle-là » est en ce sens un modèle de légèreté, mais aussi de « jemenfichisme ».

Cet opéra pose aussi un problème à l’analyse : peut-on parler de viol de Gilda ? Si elle a été consentante, sa situation est très triste de par son « deshonneur », mais moins dramatique que si la jeune femme n’a pas consenti. Mais si elle n’a pas été consentante, l’amour qu’elle continue de sentir pour le Duc après est difficile d’accepter par le public moderne.

Peut-être suis-je trop cartésien quand j’essaie de savoir « que s’est-il passé vraiment dans la chambre du Duc entre lui et Gilda ». Est-ce techniquement un « viol » ? Y a-t-il eu « consentement » de Gilda à ce moment ?

Je suis tenté de dire « Et qu’importe si au moment même il y a eu ou non consentement » ? Ne suffit-il pas qu’elle ait été enlevée ? Comment peut-on demander à une jeune femme de « ne pas consentir » alors qu’elle est enlevée de chez-elle, « en état de choc » nous dirions aujourd’hui, impressionnée par le cadre où elle se trouve, quelque part rassurée de retrouver là-bas le jeune homme dont elle est tombée amoureuse ? N’est-ce pas cynique de notre part de nous demander, en un pareil cas, s’il y a eu « viol » ? Il y a eu « eenlèvement » et « pressions », cela devrait suffire largement pour condamner ce cynique et passablement monstrueux Duc.

Et si Gilda y est encore attachée après, peut-on la blâmer encore ?
Que Gilda, avec sa délicate balance entre souffrance, idéalisme mal placé, sentiments amoureux, sentiments suicidaires (oui, je crois qu’il y a ça aussi au fond d’elle), possible jouissance (oui, je pense qu’il peut y avoir de ça aussi), le tout mis en valeur par une musique tendre, passionnée, plaintive et courageuse, empreinte de douleur profonde, que Gilda échappe aux analyses, n’est-ce pas la preuve du génie de Verdi/Piave/Hugo ?

signature de Frédéric Léolla
Frédéric Léolla
24 mars 2026

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ISSN 2269-9910.

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Mardi 24 Mars, 2026 2:42