Michaël Sebaoun, 12 janvier 2026.
Maurice Ravel Correspondance, écrits et entretiens

Manuel Cornejo (éditeur), Correspondance, écrits et entretiens de Maurice Ravel. « Tel », Gallimard, Paris 2025 [2v., 1488 + 1452 p. ; 32 €].
Depuis les premiers conseils de Vincentd’Indy à Ravel en1899 à propos de Shéhérazade (« œuvre pas suffisamment construite ») ou les premiers jugements de la critique sur la même œuvre (Le Ménéstrel y voit « une œuvre curieuse », Henry Gauthier-Villars perçoit un compositeur « débutant médiocrement doué ») jusqu’au « grand musicien français Maurice Ravel (qui à l’étranger est considéré comme le plus grand musicien contemporain) » de Pierre Leroi des dernières années : c’est la somme la plus complète des écrits et entretiens du compositeur, jamais publiée, établie par Manuel Cornejo, que publient les Éditions Gallimard.
Manuel Cornejo, docteur en littérature espagnole, chercheur et président-fondateur de l’Association Les amis de Ravel, explique que la première publication de la correspondance de Maurice Ravel, chez Laffont, datait de 1956 et contenait 200 documents ; la seconde, de1989, chez Flammarion, rassemblait trois cents documents.
En 2018, Manuel Cornejo a publié chez le Passeur un corpus de 2 900 documents ! L’édition de 2025 comporte environ 250 documents nouveaux.
La correspondance de Ravel, poursuit Cornejo, est encore méconnue ; elle compte à ce jour 2 001 lettres, dont une seule de la main de la mère de Ravel. Une correspondance qui coûta un prix cher en temps et en énergie au compositeur, comprend-on au fil des lettres.
Ravel le discret confie à ses destinataires les étapes de son travail (« je suis dans une passe productiv »), livre ses impressions, ses sentiments (« je n’ai jamais été aussi heureux »), ses colères (Paris, ce sale patelin »), laisse s’exprimer son humour (son travail, c’est son « turbin »), ses phases de dépression, son ennui, ses angoisses, comme lorsqu’en 1914 il s’engage dans la guerre : « Il faut que mon Trio soit très bien : sais-je si ce ne sera pas une œuvre posthume ? ».
Engagé comme conducteur de poids lourds, Ravel le pacifiste connaît « une vie d’aventures, un peu fatigante, mais admirable », conduisant sous les obus, ou, perdu dans une forêt, « dormant roulé dans des peaux de bêtes ». Sa terreur, c’est encore le manque de nouvelles. La musique, elle aussi, est absente. Du moins pendant deux ans. Il croyait l’avoir oubliée, mais elle revient, « comme une douleur aiguë ».
En 1916, il avoue, dans une lettre à Madame Fernand Dreyfus : « Ce qui est certain, c’est que je suis tout à fait détraqué ». On lui diagnostique, à tort, une maladie de cœur. Il se dit retapé, mais continue à vivre en ne dormant presque pas, comme ce sera le cas, lorsque, pendant deux ans, il composera simultanément ses deux Concertospourpiano.
Au moment de l’armistice, on lui détecte des ganglions tuberculeux. Il part à Megève se soigner, où, engourdi dans ses montagnes magiques, il lit beaucoup, mais ne travaille pas. Heureusement, l’humour résiste : « On doit changer le piano. L’actuel est indescriptible, et accordé une tierce majeure en dessous, je craindrais qu’il en résultât une certaine baisse de mon inspiration ».
Tandis que sa Sonatine pour piano est devenue « épidémique à Rome », ses confrères sont parfois assez mitigés sur sa musique ; ainsi Poulenc, admirateur du Trio, n’aime pas du tout Le Tombeau de Couperin, tandis que Dukas trouve le Prélude et la Fugue « très jolis ».
Ravel lui-même se montrera parfois acerbe lorsque, officiant comme critique, il pointera par exemple, dans la 2e Symphonie de Witkowski, « un travail purement intellectuel ». Un critique qui apparaît très clairvoyant sur la musique de son temps (Stravinsky, Bartok, De Falla, Vaughan Williams, Schönberg sont régulièrement cités).
Le compositeur s’engage parfois davantage pour soutenir ses confrères ; ainsi il prend sous son aile le compositeur russe Nicolas Obouhow, lui prodiguant ses conseils, l’aidant à faire jouer sa musique, et même le soutenant, lui et sa femme, pécuniairement.
Outre la correspondance, on lira à profit également les nombreux entretiens que Ravel a accordés à la presse, où il affine ses « théories » esthétiques, que l’on pourrait résumer ainsi : « Je suis persuadé que l’art doit trouver un juste milieu entre intellect et la sensibilité ».
On mesure encore, à travers ces entretiens, à quel point Ravel s’est imposé comme le grand compositeur français moderne de son vivant, n’en déplaise bien plus tard à un musicologue comme Jean-Noël von der Weid, selon qui, sans Ravel, l’histoire de la musique du xxe siècle eût été inchangée… Ravel le moderne donc, captivé par le monde industriel, qui dit avoir composé le Boléro sous l’influence des usines.
Qu’il est loin désormais, le Ravel élève du Conservatoire, aussi sérieux qu’inégal, à qui Théodore Dubois eut l’audace d’infliger un zéro à un devoir de fugue !
Ravel triomphe aux États-Unis, comme compositeur et comme chef d’orchestre, tandis que la maladie avance, « naufrage d’un génie », jusqu’à l’intervention chirurgicale ratée de 1937.
Manuel Cornejo nous livre ici un exceptionnel travail de recherches, couvrant presque trente années, sur Maurice Ravel. On peut lui faire confiance pour continuer à mettre au jour, avec sa précision d’horloger, des documents inédits du grand compositeur français.
12 janvier 2026.



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ISSN 2269-9910.

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