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Frédéric Léolla, Strasbourg 17 mars 2026.

Superbe récupération d’un chef-d’oeuvre : Le roi d’Ys à Strasbourg

Le roi d’Ys à Strasbourg

Le roi d’Ys (comme Louise de Gustave Charpentier ou comme bien d’autres chefs-d’œuvre du patrimoine musical français) est un de ces opéras qui, extrêmement populaire depuis sa création, cessa d’être programmé à partir des années 1950 sans que l’on sache très bien pourquoi. Peut-être était-ce alors l’influence d’une certaine intelligentsia musicale qui, dans les années 1950, avait tendance à considérer l’opéra comme un genre mineur (parce que souvent « trop facile ») et concrètement Le roi d’Ys comme un épigone de Richard Wagner… Pourtant, à l’écoute de l’œuvre d'Édouard Lalo, on se demande comment a-t-elle pu être qualifiée de wagnérienne… Certes, Le roi d’Ys est un produit de son époque, et, par-ci par-là, on peut déceler une certaine influence de Wagner — mais pas plus que dans Werther de Jules Massenet, par exemple, et tout autant que l’influence du grand-opéra meyerbeerien et en général bien moins que l’influence du mouvement symphoniste français incarné par son exact contemporain César Franck (rappelons que Lalo s’était consacré surtout à la musique instrumentale et que Le roi d’Ys n’était que son deuxième opéra). Quoi qu’il en soit, cette œuvre, de par sa concision, de par la diversité et la puissance de ses mélodies, de par sa cohérence, dépasse de loin la considération du simple ramassis d’influences. Et pour le prouver, l’Opéra National du Rhin, qui conçoit souvent une programmation aussi audacieuse que pertinente, a décidé de présenter Le roi d’Ys.

Le nom le plus connu de cette distribution est sans doute Olivier Py, metteur en scène dont le travail est parfois brillant et parfois pas du tout. Heureusement, pour Le roi d’Ys  Py se concentre sur l’action, sans ajouter des histoires parallèles, en mettant l’accent sur la direction d’acteurs. Les mouvements des chanteurs et des chœurs sont fluides, l’utilisation de plusieurs niveaux verticaux a du sens, les interventions dans la salle aussi, la mise en scène est au service de l’œuvre et le spectateur peut suivre l’histoire sans difficulté. Si à cela nous ajoutons un très bon travail de son scénographe attitré, Pierre-André Weitz, il est légitime de parler d’une mise en scène particulièrement réussie.

Samy Rachid est un jeune chef d’orchestre que nous pourrions qualifier de « issu » de l’Opéra National du Rhin. Il conduit l’Orchestre National de Mulhouse de main de maître. L’orchestre chante les mélodies de Lalo, et si les détails de l’orchestration ne sont pas oubliés, c’est pourtant l’élan général qui prime. L’action et les chanteurs se trouvent portés par la masse orchestrale qui ne les couvre jamais. Toutes les nuances de la partition y sont, et les solistes instrumentaux y brillent.

Autant d’éloges que mérite le chœur, belle compréhension du texte, belle fusion, grande expressivité, un son très pur.

Très pur aussi le timbre de Lauranne Oliva comme Rozenn ; éclatante d’harmoniques la voix de Jean-Kristof Bouton comme le méchant Karnac ; serein et noble Patrick Bolleire (qui venait de remporter un notable succès, comme Créon dans Médée de Cherubini au TCE parisien) ; brillante Anaïk Morel comme Margared, une vraie mezzo dramatique aux élans puissants et pleins de nuances (pourquoi ne la voit-on pas plus souvent à l’affiche à Paris ?!) ; voix saines et compositions expressives celles de Fabien Gaschy (Saint Corentin) et de Jean-Noël Teyssier (Jahel)… Et timbre d’argent, belle puissance, musicalité sans faille, facilité dans les aigus et aisance scénique, chez Julien Henric en tant que Mylio. Un jour il faudra qu’on m’explique par quel mystère d’agences, de copinages, de marketing ou de je-ne-sais-quoi, un ténor de la taille de Julien Henric n’est pas en train de chanter déjà sur les plus grandes scènes d’opéra du monde…

Énorme réussite donc pour l’Opéra National du Rhin qui prouve, encore une fois, que l’on peut faire attention à des œuvres rares et obtenir un grand succès de public et de critique.

Espérons que cette production sera reprise dans d’autres maisons d’opéra (est-il utile de rappeler à ce titre que l’œuvre eut sa première en 1888 à l’Opéra-Comique ?...). Espérons que ce sera l’occasion pour que Le roi d’Ys retourne aux programmations de tout le monde.

signature de Frédéric Léolla
Frédéric Léolla
Strasbourg, 17 mars 2026.

Strasbourg, mardi 17 mars 2026. Le roi d’Ys, opéra en trois actes. Musique d'Édouard Lalo, sur un livret d'Édouard Blau. Mise en scène d’Olivier Py. Scénographie et costumes, Pierre-André Weitz. Lumières, Bertrand Killy. Avec Anaïk Morel (Margared), Lauranne Oliva (Rozen), Julien Henric (Mylio), Patrick Bolleire (le roi), Jean-Kristof Bouton (Karnac), Fabien Gaschy (Saint Corentin), Jean-Noël Teyssier (Jahel). Chœur de l’Opéra National du Rhin. Chef de chœur, Hendrik Haas. Orchestre National de Mulhouse. Direction musicale, Samy Rachid.


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ISSN 2269-9910

Jeudi 26 Mars, 2026 2:40