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25 janvier 2026 —— Alain Lambert.

Croque-notes sur un éventuel baroque normand : Jacques Hotteterre, Nicolas Chédeville, Michel Corrette

Jacques Hotteterre, Nicolas Chédeville, Michel Corrette.

La période baroque a connu un épisode pastoral en France, dans la première moitié du xviiie siècle, où l’aristocratie s’est passionnée pour la campagne, les bergeries, et donc pour les instruments illustrant cet univers idyllique, comme la musette ou la vielle à roue, qu’il était de bon ton d’apprendre à jouer. Au point que des musiciens reconnus ont écrit des pièces pour ces instruments comme Jean Christophe Naudot, Philibert de Lavigne ou encore Jean Baptiste Dupuits… Mais il semblerait qu’un trio normand, facteurs, musiciens et professeurs, les ai précédés, avec Bodin de Boisrmortier le précurseur, en creusant les premiers sillons de ce moment musical. À la fois aristocratique pour les Hotteterre et les Chédeville, et plutôt populaire pour Michel Corrette.

Sébastien Daucé de l’Ensemble Correspondance semble penser que ce sont les compositeurs ayant résidé en Normandie pour une raison ou une autre, et y ont écrit une œuvre, qui font de la Normandie un espace baroque.

Mais pourquoi les musiciens nés en Normandie, ayant grandi dans un univers populaire différent, ayant entendu d’autres musiciens dans d’autres rues et d’autres fêtes, n’auraient-ils pas une spécificité dans leur construction et leur élaboration musicale ?

Curieusement c’est dans la famille Hotteterre-Chédeville, originaire de la région d’Évreux qu’on va retrouver les meilleurs facteurs, musiciens et compositeurs ou transcripteurs pour musette (ou vielle à roue). Et c’est un autre musicien originaire de Rouen, Michel Corrette, qui va écrire des concertos (comiques) pour vieille et musette, et aussi la méthode de La belle vielleuse […] qui reste une des plus connues de son époque.

Ancien musée d'instruments de musique anciens et moderne de La Couture-Boussey.

La famille Hotteterre (parfois écrit Hauteterre, Hauterre, Obterre ou Opterre dans les manuscrits et catalogues de l’époque selon Ernest Thoinan) est en fait une dynastie de facteurs installée dans l’Eure. Jean Yves Rauline et François Camboulive, dans l’article La Couture-Boussey et ses environs paru dans Études normandes en 2005, et consultable sur Persée, le précisent :

Le secteur de La Couture-Boussey, qui comprend outre cette commune, les localités d’Ivry-la-Bataille, ÉLy-sur-Eure et Garennes-sur-Eure, peut, à juste titre être considéré comme le berceau français de la fabrication des instruments à vent en bois, comparable à celui de la lutherie de Mirecourt (Vosges) pour les cordes : les entreprises s’y sont installées de façon certaine dès le xviie siècle. Ce bassin d’activité a pu prospérer à la faveur de ses relations avec la capitale — qui n’est qu’à quatre-vingts kilomètres — mais surtout, sous l’Ancien Régime, à la faveur de celles établies avec la Cour de Versailles, encore plus proche, et où la plupart des grands facteurs couturiots jouissaient d’une charge de musicien professionnel…

Un musée de la musique y est toujours ouvert, qui témoigne de ce haut lieu du baroque.

Dans les premières décennies du xviie siècle, une famille d’artisans musiciens, les Hotteterre, allait définitivement ancrer La Couture-Boussey dans la facture. Si le fondateur de la dynastie, Loys Haulteterre (mort vers 1628), n’est qualifié que de « tourneur sur bois », certains de ses fils et de ses petits-fils furent facteurs. On leur devrait la mise au point des premiers prototypes de la flûte, du hautbois et du basson baroque ainsi que de la musette de cour, cornemuse améliorée fort à la mode de 1650 environ à la Révolution, époque où la noblesse se piquait de jouer au berger. Martin Hotteterre a même ajouté le deuxième tuyau mélodique, appelé « petit chalumeau », augmentant considérablement son étendue.

Ernest Thoinan, Les Hotteterre et les Chédeville célèbres joueurs et facteurs de flûtes, hautbois, bassons et musettes.

Dans son opuscule de 1894 publié chez Edmont Sagot à Paris, et réédité en fac-similé en 1979 par les éditions Zurfluh, Les Hotteterre et les Chédeville célèbres joueurs et facteurs de flûtes, hautbois, bassons et musettes, Ernest Thoinan passe en revue toute la généalogie des premiers, et indique que s’ils vivent, fabriquent et jouent à Paris ou Versailles, tous restent en contact avec leur famille et leur pays de naissance, faisant des dons à l’église ou faisant dire des messes à leurs parents disparus, ou pour eux-mêmes plus tard, s’ils s’y font enterrer. Son ouvrage s’ouvre sur une gravure représentant Jacques le Romain (1673-1763), petit neveu de Loys Haulteterre, le fondateur de la dynastie, auquel il consacre le plus de pages aussi.

Arrêtons-nous un instant sur ce virtuose de la flûte, mais aussi de la musette, pour chacune desquelles il écrivit une méthode. Dans la seconde, il transcrivit une pièce de son père Martin, La marche du régiment de Zurlauben pour musette. Il fut basson de la Grande Écurie et flûtiste de la Chambre du roi. Il écrivit un Art de préluder, une Troisième suite de pièces pour les flûtes, hautbois et musettes, des sonates, un Concert du Rossignol, La guerre… Ses deux fils, tous deux musiciens de cour, ne vécurent pas assez pour assurer la descendance. Deux de ses neveux, tourneurs, revinrent à la Couture.

Sa nièce, Anne, par contre, eut une fille du même prénom qui se maria avec Pierre Chédeville, et eut trois fils musiciens, Pierre (1694-1725), Esprit-Philippe (1696-1772) et Nicolas (1705-1782). La dynastie musicale se poursuivait d’une autre façon. Pierre remplaça son oncle Louis Hotteterre comme Hautbois du roi en 1720.

Il décède en 1725, et son frère cadet le remplaça, alors qu’il était déjà depuis l’âge de 13 ans dans l’orchestre de l’Opéra. Il deviendra plus tard musette de la Chambre du roi. Esprit-Philippe composa deux symphonies pour la musette, qui conviennent aux vielles, flûtes et hautbois, éditées en 1750. Et d’autres œuvres, trio, sonnailles, duos des Fêtes pastorales, et des sonates jusqu’en 1760, date de sa disparition des écrits le concernant.

Quant à Nicolas, d’abord musicien de l’Opéra, puis basson dans la Chambre du roi, il continua à tenir la musette à l’Opéra quand il le fallait. Il fut facteur de beaux instruments, professeur de musette pour l’aristocratie, et écrivit pour sa petite muse, et pour la vielle qui commençait à la remplacer, de courtes sonates dîtes amusements champêtres ou musicaux, Il transcrivit aussi pour eux des concertos de Vivaldi dans les Saisons amusantes, et des sonates mêlées aux siennes dans Il Pastor Fido, à moins que ce ne soit du Chédeville attribué à Vivaldi.

Bref, toute une dynastie de facteurs et de musiciens qui firent beaucoup pour la musette et pour la vielle aussi, de même tessiture.

Corette Michel, La belle vielleuse méthode pour apprendre facilement à jouer de la vielle […], 1783.

Avec Michel Corrette (1707-1795), venu de Rouen où son père était organiste, la sociologie musicale est un peu différente, mais l’instrumentarium reste aussi riche.

Auteur d’une dizaine de méthodes (flûte, violon, violoncelle, viole, clavecin, chant, guitare, mandoline, contrebasse, harpe…) dont bien sûr La belle vielleuse [...], il fut le premier à Paris à ouvrir une école de musique populaire dont les centaines d’élèves furent appelés par les jaloux les anachorètes (est-il besoin de traduire le jeu de mots ?). Et dès 1725, il écrit des vaudevilles puis en 1733, il écrit ses premiers concertos comiques utilisant tous les instruments, savants et populaires, et jouant sur les différentes combinaisons instrumentales. Et intégrant les chansons des rues à ses concertos. Par exemple, J'ai du bon tabac dans un concerto pour vielle.

On peut rappeler ici l’origine normande des Vaux de Vire, des chansons satiriques du xve siècle qui auraient contribué à l’essor des chansons populaires qu’on chanta plus tard, notamment dans les « caveaux » et dont il reste de nombreux recueils imprimés…

Jean Jacques Rousseau, dans son Dictionnaire de musique, écrit ce qu’on en disait à l’époque baroque :

VAUDEVILLE. Sorte de chanson à couplets, qui roule ordinairement sur des sujets badins ou satiriques. On fait remonter l’origine de ce petit poème jusqu’au règne de Charlemagne ; mais, selon la plus commune opinion, il fut inventé par un certain Basselin, foulon de Vire en Normandie ; et comme, pour danser sur ces chants, on s’assembloit dans le Val-de-Vire, ils furent appelés, dit-on, Vaux-de-Vire, puis, par corruption, vaudevilles.

Comme le rappelle Jean Marc Warszawski dans sa notice sur le vaudeville baroque dans Musicologie.org :

Le privilège accordé en 1669 à l’Académie royale de musique interdit à tout théâtre de faire de la concurrence à l’Opéra. Au début des années 1700, des théâtres furent ouverts à la Foire de Saint-Germain et à la foire de Saint-Laurent. Ils présentèrent des pièces légères entremêlées de chansons qui leur valurent des complications juridiques au regard du privilège. On arriva à un compromis : en échange du versement d’une redevance à l’Opéra, les directeurs des théâtres purent ajouter, dans des proportions limitées, la musique à leurs pièces. Limités par le privilège de l’Opéra et inspirés par les pantomimes populaires italiennes, ces théâtres développèrent un genre de comédies parlées entrecoupées de chansons : l’opéra-comique.

C’est dans ce cadre très populaire qu’entre les actes des vaudevilles, Corrette fait jouer des morceaux récréatifs, dansés ou mimés, raconte Philippe le Corre dans sa présentation du disque consacré aux Concerts et concertos comiques. La forme même du concerto italien qu’avec Boismortier, il a contribué à développer en France. Il transposa aussi dans ses sonates pour flûte des airs du Devin du village de Rousseau, à la mode à l’époque. Une de ses dernières compositions en 1792 est Ça ira, ça ira, symphonie à grand orchestre pour 2 violons, 2 hautbois, 2 cors, alto, violoncelle, basson, orgue, contrebasses et timbales.

Une dynastie de facteurs, musiciens, dont certains furent compositeurs et auteurs de méthodes, et un enseignant musicien, compositeur et auteur de méthodes, tous venus de Normandie, vivant à Paris dans des univers différents, mais ayant enrichi leur musique savante des timbres des instruments et des mélodies populaires, donnant une autre dimension à la musique baroque française du xviiie siècle.

Merci aux documentalistes du conservatoire de Caen d’avoir déniché les deux éditions en fac-similé reproduites dans l’article.

Bibliographie et discographie

Rauline Jean Yves, Camboulive François, La Couture-Boussey et ses environs, dans « Études normandes » (54-2), OREP éditions, Nonant 2005, p. 53-68 [lire dans le site Persée].

Thoinan Ernest, Les Hotteterre et les Chédeville : célèbres joueurs et facteurs de flûtes, hautbois bassons et musettes, Edmond Sagot, Paris 1894 ; Zurfluh, Paris 1979 (fac-similé), Éditions xix, Québec 2016.

Benoit Marcelle (direction), Dictionnaire de la musique en France aux xviie et xviiie siècles, Fayard, Paris 1992.

Normandie baroque, dans le site de l’ensemble Correspondances (Sébastien Daucé).

Corette Michel, La belle vielleuse méthode pour apprendre facilement à jouer de la vielle […], Les Marchands assortis, chez Melle Catagnery, Paris 1783 ; Minkoff reprint, Genève 1984 (fac-similé).

Concerts et concertos comiques de Michel Corrette Ensemble Stradivaria dirigé par Daniel Cuillier (texte de présentation par Philippe le Corre), cd Ads 1996 ; Accord 2004.

L’ensemble Danguy, Tobie Miller a enregistré trois cds consacrés aux œuvres avec vielle et musette, en particulier Corrette et Chédeville : La Belle Vielleuse (Ricercar 2017), Les saisons amusantes (Ricercar 2018), Le Berger Innocent (Ricercar 2024).

Ensemble 1700, Dorothée Oberlinger (flûte à bec), French Baroque : Versailles 1700-1740, œuvres de Michel Blavet, Jean et Jacques Martin Hotteterre, Joseph Bodin de Boismortier, Nicolas Chédeville, François Couperin, Marin Marais, Robert de Visée, André Danican Philidor, Louis Antoine Dornel, Harmonia Mundi 2011.

signature d'Alain Lambert
Alain Lambert
25 janvier 2026
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ISSN 2269-9910.

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