bandeau texte 840 bandeau musicologie 840

Alfred Caron — Opéra de Lyon, 23 mars 2026.

Billy Budd : le bateau métaphorique de Britten

Billy Budd n’avait pas paru sur une scène française depuis la proposition de Francesca Zambello à l’Opéra Bastille en 1996 (reprise en 2001)1. Pour cette nouvelle production, Richard Brunel a choisi d’en donner une vision détachée de tout réalisme. Tout se passe dans la mémoire du Captain Vere, tourmenté par le souvenir du matelot innocent, sacrifié au nom du maintien de l’ordre sur L’Indomptable. Le bateau est figuré par un ensemble de praticables métalliques, reproduisant la maquette d’un cuirassé. La mer n’est présente que sous la forme d’une toile de fond au début et à la fin de l’opéra, quand commence et finit le jugement du capitaine par un trio d’officiers en casquette blanche. Les costumes modernes actualisent le scénario dans un vingtième siècle loin des années révolutionnaires du livret original, ce qui explique sans doute que Billy ne soit pas pendu à la grande vergue, mais violemment poignardé par un acolyte du Maitre d’armes. Si l’approche se révèle efficace et permet d’évoquer les lieux multiples de l’action (cale, ponts, cabine du capitaine) et de passer de l’un à l’autre sans rupture, la musique, singulièrement celle des grandes scènes chorales, comme le branle-bas de combat avorté ou les interludes proprement marins, appellerait parfois le soutien d’un supplément visuel pour élargir la dimension « poétique », le lyrisme de certains moments.

Dans cette approche, c’est le microcosme humain, ses aspects métaphoriques (les allusions à la figure du Christ, l’idée du mal absolu incarné par Claggart, l’interrogation sur la justice), qui intéressent le metteur en scène. À rebours du livret, l’« assassinat » de Billy déclenche effectivement la mutinerie redoutée depuis le début de l’opéra, et les marins prennent alors les armes dans une ambiance rouge et enflammée qui vient justifier le jugement réel ou imaginaire auquel sera soumis le capitaine. La conclusion est sans doute le moment le plus poignant de cette approche. Dégradé et laissé à ses remords, Vere se jette sur le cadavre de Billy, formant avec lui une sorte de pietà masculine, tandis qu’il entonne son antienne finale qui parle d’espoir et de rédemption. 

La distribution se recommande pour son homogénéité, même si aucune figure ne tranche vraiment sur l’ensemble. Le Billy bien chantant de Sean Michael Plumb avec son baryton plein et sonore manque un peu de charisme et de ce lyrisme éthéré qui devrait en faire ce « King of the Birds » dont parle le texte. Belle voix sombre de baryton-basse, Derek Welton n’a pas tout à fait la démesure dans la haine que l’on attend de Claggart, sans doute faute de graves plus appuyés. Le Captain Vere réclamerait un supplément de maturité que le ténor tranchant et parfaitement timbré de Paul Appleby ne possède pas, mais il le compense largement par une tenue aristocratique. Remarquable le trio des officiers dans un dégradé de voix graves masculines de la basse noble au baryton. Parmi les petits rôles, on retiendra le chaleureux Dansker de Scott Wilde, le Donald ambigu et dansant de Michal Marhold (seule allusion directe à l’homosexualité dans un opéra qu’elle perfuse en sous-texte). Excellents également le Novice de William Morgan et son ami incarné par Guillaume Andrieux. Au-dessus de tout éloge par leurs qualités vocales et leur présence scénique, les membres masculins du chœur de l’Opéra de Lyon ainsi que les enfants de la maîtrise incarnant les mousses. L’un d’entre eux deviendra dans les dernières scènes, le témoin ou le double de Billy qu’il accompagnera dans sa passion. Dans la fosse, le jeune chef Finnegan Downie Dear fait vivre avec brio la magnifique orchestration de Britten, avec les cuivres somptueux de l’Opéra de Lyon, et mène à un chaleureux succès cette production cohérente et de bon niveau.

Prochaines représentations les 27, 29, 31 mars et les 2 et 4 avril.

Spectacle enregistré par France Musique et diffusé le 2 mai à 20 h.

signature d'Alfred Caron
Alfred Caron
23 mars 2026
© musicologie.org.

1. Évidemment on peut compter aussi la version abrégée proposée par le Festival d’Aix-en-Provence l’été dernier et dont a rendu compte ici Frédéric Léolla.


publicité section biographiespublicité section actualités publicité section textespublicité section encyclopédie

logo grisÀ propos - contact |  S'abonner au bulletinBiographies de musiciens Encyclopédie musicaleArticles et études | La petite bibliothèque | Analyses musicales | Nouveaux livres | Nouveaux disques | Agenda | Petites annonces | Téléchargements | Presse internationale | Colloques & conférences | Collaborations éditoriales


Musicologie.org, 56 rue de la Fédération, 93100 Montreuil, ☎ 06 06 61 73 41.

ISSN 2269-9910.

imagette bas de page

Mercredi 25 Mars, 2026 14:44