musicologie

28 avril 2022, Jean-Marc Warszawski —

Les œuvres concertantes d'Olivier Calmel

Rites, œuvres concertantes d'Olivier Calmel, Les siècles, sous la direction d'Aurélien Azan Zielinski, Orchestre à cordes de la Garde Républicaine, sous la direciton de Sébastien Billard, Musique des Gardiens de la paix, Quatuor à tours de cors (Gildas Harnois), Arte Combo, Scoring Orchestra, Xavier Philipps (violoncelle), Duo Portejoie (saxophone)-Lagarde (piano). Klarthe 2022 (KLA 127).

Le 22 avril dernier, l’éditeur musical Artchipel nous conviait, Salle Colonne, à un concert avec les cordes de l’orchestre de la Garde républicaine sous la direction de Sébastien Gaillard et ses solistes Arnaud Pieniezny (violon), Arthur Lamarre (violoncelle), renforcés de l’extérieur par le violoncelliste Xavier Phillips qui arpente les crêtes musicales sans avoir besoin de s’héliporter au sommet du Mont-Blanc, et le duo Philippe Portejoie (saxophone) – Frédérique Lagarde (piano), eux aussi sur les hauteurs sans rafter les flux médiatiques.

On nous proposait un programme d’œuvres de compositeurs vivants : O vis æeternitalis, une rhétorique biensonante pour violon et orchestre à cordes de Benoît Menut, sur un fragment mélodique attribué à Hildegarde de Bingen (xiie siècle), un homagio Henri Dutilleux de violoncelle tout seul de Philippe Schœller, aussi des œuvres de compositeurs un peu moins vivants : la 1re Strophe sur le nom de Sacher (violoncelle) d’Henri Dutilleux (1916-2013), pour faire bonne mesure à l’hommage de Philippe Schœller,  Clair-obscur, pour violoncelle et orchestre à cordes de Charles Chaynes (1925-2016).

La place d’honneur était occupée par le compositeur et pianiste (qui a aussi pincé du hautbois) Olivier Calmel, à l’occasion de la commercialisation de son seizième enregistrement consacré à sa musique concertante. Il fut représenté par la cadence de Rite of Peace, pour violoncelle et orchestre (plages 1-6 du cédé) If, pour violon et la Rhapsodie fantasmagorique sur docteur Jekyll et Mister Hyde, un double concerto pour saxophone, piano et orchestre à cordes (plages 6-9 du cédé).

Olivier Calmel se définit comme un compositeur « classique » (il a étudié avec Guillaume Connesson), formé au jazz. Il se dit aussi attentif à la musique de film, à la chanson populaire, au geste instrumental. Dans le fond à la vie populaire, là où la matière brute des arts s’invente, y compris par opposition élitiste, comme ce fut le cas avec le plain-chant des monastères ou une partie des musiques savantes d’après la Seconde Guerre mondiale, évitant sensualité et égo émotionnel, cherchant l’incorporalité au profit de règles universelles de prolifération musicale.

Aujourd’hui, il est assez courant de rencontrer des musiciens pratiquant jazz et classique ou les musiques de tradition qu’on dit aussi musiques du monde, comme s’il pouvait y avoir de musiques qui ne soient pas du monde.

La fusion, ou le « métissage » pour dire à la mode, est une autre paire de manches, parce qu’il y a tant de restrictions que d’obligations de cohérence esthétique entre les matériaux mélodiques, rythmiques, harmoniques et instrumentaux. Il vaudrait peut-être mieux parler d’appropriations et de citations. La fusion ferait qu’on n’entendrait aucun des éléments fusionnés.

Le jazz intéresse depuis longtemps les compositeurs académiques : Charles Ives, Claude Debussy, Georg Gershwin, Leonard Bernstein, Jean Wiéner et ses concerts salades… les exemples grands formats ne manquent pas. Mais on est peut-être là dans des citations « caractéristiques » de figures de ragtime ou de blues ou de pulsions rythmiques ternaires, plus que de fusion. On sait comment André Hodeir a planché sur la question du rapport entre l’improvisé et l’écrit un labeur continué par Nikolaï Kapoustine, maître des « improvisations écrites ».

Le jazz aussi s’approprie des citations classiques, sur le mode de la démonstration virtuose, comme le faisait systématiquement la pianiste Dorothy Donegan (Bach, Mozart …), mais aussi de la plaisanterie. On peut dans ce cadre de l’appropriation, penser aux Play Bach de Jacques Loussier, planétairement acclamés, bien que sous les doigts d’un Glenn Gould, dans le texte d’origine, Bach swing plus allègrement et librement sans chabada de batterie et ligne de basse ajoutés. Un équilibre convaincant semble s’établir côté jazz façon classique dans les raffinements du mythique Modern Jazz Quartet  ou du pianiste Keith Jarrett, où dans un monde plus excentré comme celui de Frank Zappa.

Encore faut-il évoquer les effectifs instrumentaux (classique comme jazz et variétés) : l’immense liberté du petit ensemble de virtuoses qui interagissent entre eux au quart de tour, et les contraintes de lourdeur du grand ensemble, en mettant l’art particulier des voicings des big bands de jazz à part.

En fait, les séquences génétiques du jazz et du « classique » (académique) sont fort proches, mais ils sont deux mondes différents, qui ne se différencient pas si simplement que cela par l’improvisation ou l’écrit, on improvise en classique (Thierry Escaich me semble abolir la différence de statut entre improvisation et écriture), on écrit en jazz, ni par la complexité rythmique. Mais plutôt par des idiomes mélodiques, des intonations et des accentuations particulières, et surtout des systèmes harmoniques différents, avec des rapports différents aux progressions de la basse et aux dissonances que le jazz (tonal) intègre comme notes de couleurs. En classique les accords progressent au sein de la tonalité et de ses transpositions, en jazz, ils développent des modes. Cette question était au centre des réflexions du contrebassiste suisse Max Hédiguer (les premiers Play Bach de Loussier), malheureusement décédé trop tôt pour en livrer la substantifique moelle.

De toute manière, tout passe dans la moulinette du compositeur qui imprime style, point de vue sonore et cohérence en propre. Olivier Calmel est un néo-tonal, dans les traces élargies du post debussysme et influencé par la musique de films (ou de ballets) américaine. Les œuvres jouées au concert ou enregistrées ne citent pas explicitement le jazz, sinon dans « Necronomicon », troisième mouvement de Call of Cthulhu, pour quatuor de cors et orchestre (plage 12 du cédé), et il n’est pas pour rien dans les somptueuses harmonies. Rite of Peace est une magnifique appropriation du style oriental.

Compositeur très habile tant pour les parties solistes (on sent la proximité avec les interprètes), que dans les masses sonores climaciques rutilantes dans lesquelles il jubile. Il parle de transe, nous entendons élans héroïques, épiques. C’est une musique d’impressions, de paysages, de scènes, avec un beau sens de la mélodie. Peu contrapuntique ou concertante, par exemple par la circulation de thèmes (fractionnés / recomposés) dans toutes les parties instrumentales. Elle est plutôt une expression collective et frontale qu’une invitation à se joindre à la conversation… Comme au cinéma.

Jean-Marc Warszawski
28 avril 2022


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