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Paris, Athénée-Théâtre Louis Jouvet, 8 février 2022

La petite Apocalypse de John Adams : I was looking at the ceiling and then I saw the sky

I was looking at the ceiling and then I saw the sky. Photographie © Théâtre de l'Athénée.

Créé en 1995 à Berkeley, I was looking at the ceiling and then and the I saw the sky1 est le quatrième opéra de John Adams. Après Nixon in China (1987) et The Death of Klinghoffer (1991), deux opéras d’actualité à forte connotation politique, cette parabole sur le tremblement de terre de Los Angeles, inaugure la veine humaniste et quasi religieuse que le compositeur développera dans son opéra-oratorio El Nino, créé en 2000 au Châtelet, où il relit l’histoire de la Nativité, à travers celle d’un couple d’émigrants mexicains en quête d’un lieu où la femme pourra mettre au monde son enfant.

À travers sept personnages piégés dans leur solitude affective et leur difficulté à s’assumer, c’est un regard sur la société américaine, resté d’une étonnante actualité plus de 25 ans après sa création, que propose le remarquable livret, aussi efficace que poétique, de June Jordan. Consuelo, une mère célibataire émigrée salvadorienne sans papiers (Carole Moneuse) ; Leila, une étudiante afro-américaine bénévole au planning familial (Natalie Oswald) ; Tiffany, une journaliste en quête de nouvelles à sensation (Sonia Sheridan Jaquelin) ; Rickie, une avocate d’origine vietnamienne (Marie Juliette Ghazarian) ; Dewain, un chef de bande afro-américain repenti (Lionel Couchard) ; Mike, un policier blanc homosexuel non assumé (Lucas Bedecarrax) ; David, un pasteur baptiste afro-américain (Marc Fournier), tous confrontés brutalement à la catastrophe et à la perte de leurs repères, sont les personnages de cette petite « apocalypse », symbolisée par l’idée d’ouverture soudaine contenue dans le titre. On peut y voir aussi une fable sur la découverte de l’amour, au sens le plus large du terme et dans ses formes les moins conventionnelles, qui va constituer à partir d’individus isolés dont les liens ont été profondément modifiés, une chaîne humaine, porteuse d’espoir.

I was looking at the ceiling and then I saw the sky. Photographie © Théâtre de l'Athénée.

Sous-titrée « Songplay », la partition est une sorte de kaléidoscope de saynètes réalistes ou rêvées, discontinues, qui regarde nettement du côté de la musique populaire et de la comédie musicale, utilisant des éléments de jazz, de rythm' blues, de gospel, de rock progressif dans un tissu « minimaliste » et « répétitif » caractéristique du style du compositeur. L’orchestration elle-même, non conventionnelle, recourt à trois pianos, une clarinette, un saxophone, deux guitares dont une basse et des percussions, du moins dans cette production légèrement réduite où les deux actes originaux ont été ramené à un seul et de deux heures à une heure dix. Pourtant, les quinze numéros originaux ont bien été conservés, mais peut-être certains ont-ils été écourtés, ce sur quoi on peut regretter de n’avoir pas plus de précisions et que nos souvenirs des productions présentées en France (en 1995 à la MC93 de Bobigny et en 2013 au Châtelet) sont désormais un peu trop lointains pour nous servir de référence.

En tous cas, la réussite est au rendez-vous de cette production de la Compagnie Khroma, montée en 2019 par le duo Marianne Pousseur et Enrico Bagnoli. Utilisant un dispositif de décors miniatures projetés sur un grand écran en fond de scène, la mise en scène suggère sur le plateau nu les multiples lieux d’une action diffractée, sans chercher vraiment d’effet réaliste. La jeune équipe de chanteurs, issue du Conservatoire de Bruxelles, n’est pas exempte de quelques fragilités vocales, mais tous collent parfaitement à leurs rôles (bien qu’il n’y ait parmi eux aucun chanteur noir ou asiatique) et pour certains s’affirment comme d’authentiques interprètes dans leurs solos (Consuelo’s dream, Tiffany’s solo, Dewains’ song of liberation), comme dans le magnifique duo « One last look at the angel in your eyes » (Dewain et Consuelo) ou le savoureux trio féminin « Song about the bad boys and the news ». Dans la fosse, Philippe Gérard dirige son petit ensemble avec une sensibilité qui met en relief toute la finesse d’une partition dont l’impact immédiat n’est pas le moindre des mérites, et qui s’affirme, même dans une version « modeste », comme un des petits chefs-d’œuvre du répertoire lyrique du XXe siècle. Il ne reste malheureusement que deux représentations pour le découvrir, mais vous pourrez toujours vous procurez l’enregistrement de la création sous le label Nonesuch ou en écouter quelques extraits sur YouTube

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1. « Je regardais le plafond et puis j’ai vu le ciel »

 

plums_07 Frédéric Norac
22 décembre 2021


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Vendredi 11 Février, 2022 1:24