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Opéra-Comique, 30 septembre 2022 — Frédéric Norac

La Lakmé « décolorée » de Laurent Pelly

Sabine Devieilhe (Lakmé), Frédéric Antoun (Gérald). Photographie © Stefan Brion.

D’évidence, avec cette nouvelle production de Lakmé, Laurent Pelly a voulu éviter le kitsch oriental et l’Inde de pacotille. Il a donc vidé le plateau qu’habillent seules quelques coulisses de papier déchiré, et habillé les personnages de costumes sans couleur, blanc et beige clair pour les hindous, gris moyen et anthracite pour les Anglais. Il a affublé l’héroïne d’une minable petite robe mal repassée et lui a mis une perruque blanche sur la tête (qui de loin a l’air d’un torchon) pour cacher sa blondeur, certes bien peu en phase avec le livret. Au premier acte, elle apparaît dans une cage, en idole surchargée d’une tiare et de lourds bijoux, pour que l’on comprenne bien à quel point elle est enfermée par son père et la religion. Au deux, dans la scène du marché, le plateau s’éclaire des banderoles portées par le chœur et les figurants, évoquant les étals, et apportent enfin la touche de couleur de leur lumière. Le petit film d’ombres chinoises censé illustrer le récit de Lakmé dans le fameux Air des clochettes parait tout à fait superflu et passe sans parvenir à nous intéresser. Enfin au dernier acte, Gérald et Lakmé s’ébattent sur un lit de fleurs en papier sous le regard du chœur assis en rang d’oignons de chaque côté de la scène. On comprend bien qu’il y a là une volonté d’échapper à l’anecdote, au faux réalisme du scénario originel. Les scènes de foule sont plus chorégraphiées que mises en scène et les personnages secondaires de simples figures, mais malheureusement cette approche quasi abstraite ne fait que révéler la pauvreté du livret et, dans cette nudité, ne suffit pas à donner corps à l’histoire. Le résultat apparaît morne et sans relief.

Sabine Devieilhe (Lakmé), Stéphane Degout (Nilakantha). Photographie © Stefan Brion.

Reste la musique et le chant. S’il est passé pas mal d’eau sous les ponts depuis sa prise de rôle à Montpellier en 2012, Sabine Devieilhe n’a rien perdu de sa virtuosité dans la colorature, du charme de son timbre, de sa musicalité, mais un certain maniérisme s’est installé dans l’abus des pianissimi qui, ajouté à une articulation un peu moins claire, laissent l’auditeur frustré, au souvenir de la franchise et du naturel avec lesquels elle s’appropriait le rôle dans la production précédente de l’Opéra-Comique en 2014. En huit ans, le Gérald de Frédéric Antoun ne s’est guère amélioré. Mal à l’aise dans cette tessiture de ténor lyrique, il peine à atteindre des aigus qu’il est obligé de pousser en permanence et défigure ses airs et les duos, singulièrement le célèbre « Fantaisie aux divins mensonges » privé de tout charme. Le Nilakantha de Stéphane Degout force également un peu sur l’autorité, mais délivre un « Lakmé, ton doux regard se voile » de bonne tenue. Rien à dire sur la qualité des petits rôles depuis la Mallika d’Ambrosine Bré dont le timbre se marie agréablement à celui de l’héroïne pour le fameux Duo des fleurs jusqu’à la Miss Bentson bien caractérisée de Mireille Delunsch, en passant par l’Ellen d’Élisabeth Boudreau et la Rose de Marielou Jacquard, toutes deux d’une grande fraicheur dans leurs rôles de jeunes filles de la bonne société coloniale. Bien dans sa tessiture de baryton Martin, Philippe Estèphe campe un Frédéric parfaitement idiomatique et le ténor François Rougier offre un relief intéressant à Hadji. Excellent bien sûr l’ensemble Pygmalion, le chœur précis et intelligible et l’orchestre brillant et sans faille. Le meilleur est donc à trouver dans la fosse, où la direction de Raphaël Pichon impulse toute la vitalité voulue à la musique de Delibes et offre à la partition la sève qui manque à cette production « décolorée » et quelque peu éteinte.

Prochaines représentations les 4, 6 et 8 octobre

Diffusion en direct sur Arte Concert le 6 octobre

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