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Noirlac, 16 juillet 2022 — Frédéric Norac

De None à Complies : la dernière journée des Traversées de Noirlac 2022

Pour cette dernière journée des 15es Traversées de Noirlac, et sa dernière édition comme directeur artistique, leur créateur, Paul Fournier, avait imaginé une journée vraiment transverse qui, commencée sous les auspices du jazz, lui-même transversal, de Michel Portal, se continuait avec un sublime concert vocal de l’ensemble Irini mêlant polyphonies latines du xive siècle latin et chants liturgiques de la tradition byzantine, pour se conclure en soirée dans une interprétation inspirée de la Passion selon Saint-Jean de Bach par l’Ensemble Les Surprises, dans l’austère nudité de l’Abbatiale cistercienne. 

Jazz sous les tilleuls : Taking jazz seriously : None

Roberto Negro, Michel Portal et Vincent Peirani aux Traversées de Noirlac 2022. Photographie © Accent Tonique.

Transposé du dortoir des convers, aux magnifiques tilleuls deux fois centenaires du parc de l’abbaye, pour cause de chaleur excessive, le concert de l’après-midi était placé sous le signe du souffle, celui d’une délicieuse brise qui venait rafraîchir une atmosphère brulante et celui de Michel Portal, semble-t-il inépuisable. À 87 ans ce champion toute catégorie de la clarinette (qui a visité tous les répertoires), a gardé toute sa puissance et sa virtuosité et fait désormais figure de légende. Les Japonais l’aurait sans doute classé « trésor national vivant ». En France, on attend toujours que les gens ne soient plus là pour les honorer. Pour ce concert, il s’est associé à deux jeunes musiciens, le pianiste Roberto Negro et l’accordéoniste Vincent Peirani. En sept séquences et une heure vingt sans solution de continuité, le trio parcourt tout l’éventail des possibilités de leurs instruments respectifs, dialoguant, se lançant des défis et improvisant sur un schéma thématique du à… Michel Portal. Entre ses deux cadets, le grand musicien cabotine un peu, semble évaluer leurs propositions, les trouver insurmontables, mais au final les relève brillamment. Ici toutes les influences se mêlent de façon inextricable (de la musique arménienne au slow et à la « torch song » américains en passant par Debussy, Ravel, Satie, pour ne citer que ceux-là). La clarinette se fait tour à tour mélancolique, rêveuse et chantante, primesautière, lyrique. Le pianiste de son côté sidère par son utilisation jubilatoire du piano, exécutant à grands coups d’avant-bras de grands accords plaqués sans la moindre dissonance, joue aussi de la caisse, tape des pieds et va chercher quelques notes extrêmes au fond de l’instrument. L’accordéoniste ne se contente pas d’être la basse continue de l’ensemble, mais s’impose aussi comme improvisateur, fouillant son orgue à boutons jusqu’aux limites de sa tessiture. Tout cela jubile, s’amuse et se retrouve aussi pour deux morceaux à l’unisson dont la rythmique fait danser les pieds.

Voyage à Byzance : O Sidera par l’Ensemble Irini : Vêpres

L’ensemble Irini, Traversées de Noirlac 2022. Photographie © Accent Tonique.

Dans l’acoustique idéalement aérée du réfectoire des moines, l’ensemble Irini (« la paix » en grec) déploie tous les fastes de la polyphonie latine du xive siècle, avec le Chant des Sybilles de Roland de Lassus. On admire la qualité de l’ensemble, son homogénéité, son hyper-précision tonale dans les pièces latines, mais c’est surtout dans la partie byzantine que la magie opère pleinement. Car si l’on se perd un peu dans les méandres d’un programme (à l’ordre modifié en cours de route) pour lequel nous manque un support musicologique susceptible de nous guider un peu, l’originalité du répertoire, la beauté mystérieuse de la liturgie orientale, créent une véritable fascination. On retient particulièrement ce « Cheruvikon » (Hymne des Chérubins), une longue séquence où les voix se relaient de la plus grave à la plus aiguë, sur fond d’un étonnant faux-bourdon que soutient la basse Sébastien Brohier. Si l’ensemble se révèle particulièrement équilibré, les parties solistes que leur offrent les pièces byzantines permettent d’apprécier la saveur de chacune des voix qui le compose, les deux voix féminines, le soprano suave de Eulalia Fantova et le contralto délicatement nuancé de Julie Azoulay, le ténor d’une belle clarté de Benoît-Joseph Meier et la basse ronde et chaude de Guglielmo Buonsanti ainsi que celle plus profonde déjà citée. La plupart des pièces ont été arrangées par la cheffe de l’ensemble, Lila Hajosi, dans un esprit qui paraît d’une parfaite authenticité. Elle dirige avec précision et souplesse, s’aidant pour les deux dernières pièces d’un encensoir dont on pourrait aisément imaginer voir sortir la fumée purificatrice et nous gratifie d’un bis qui reprend l’introduction de la pièce contemporaine de Zad Moultaka (commande conjointe de l’ensemble et du Centre culturel de l’Abbaye de Noirlac) qui ouvrait cet étonnant programme dont elle mêle d’une certaine façon la multiplicité des styles.

Le programme de ce concert a fait l’objet d’un disque réalisé à l’Abbaye de Noirlac en 2021 et paru sous label Paraty1

Treize à la douzaine : la Passion selon Saint-Jean par Les Surprises : Complies

L'ensemble Les surprises, Traversées de Noirlac 2022. Photographie © Accent Tonique.

Pour cette interprétation de la Passion selon Saint-Jean, Louis-Noël Bestion de Camboulas a choisi un effectif hautement symbolique, douze choristes qui fourniront les voix du Christ, de Pilate, de Simon Pierre et l’ensemble des petits rôles de cette fresque burinée à l’eau forte, auxquelles vient s’ajouter l’Évangéliste pour former le chiffre fatidique de 13, celui de la trahison, particulièrement significatif si l’on veut bien considérer Jean l’évangéliste comme un des apôtres. Mais comme le dit le chef lui-même, avec une pointe d’humour, on ne sait trop qui est le Judas de cette affaire. Son approche d’une grande exigence spirituelle donne une lecture teintée de mysticisme entre quiétisme et inquiétude. Elle s’incarne particulièrement dans le chanteur qu’il a choisi comme narrateur, le ténor Davy Cornillot qui se révèle en effet d’une extrême sobriété et d’une grande justesse expressive, incarnant sans jamais surjouer son « personnage » d’Évangéliste, captivant par son articulation d’une totale clarté et une maîtrise du « rôle » qui le dispense d’ouvrir la partition. Du côté des solistes, on retient particulièrement l’alto aérien du contre-ténor Paul Figuier (surtout dans son premier air), le soprano brillant d’Eugénie Lefebvre un peu moins légère qu’il n’est coutume dans cette partie et l’excellent ténor de Paco Garcia. Étienne Bazola en Pilate paraît un peu moins en forme et manque un peu de souplesse pour ses deux airs. Quant au Christ de David Witczak, il pourrait avoir un peu plus de profondeur, mais tel quel il s’équilibre parfaitement avec le reste de la distribution. L’ensemble fait surtout merveille dans des chorals fusionnels et d’une remarquable souplesse. On regrette un peu que l’acoustique trop réverbérée et forcée par un dispositif sophistiqué écrase l’orchestre dans les grands chœurs dramatiques et que les passages fugués y perdent un peu de leur précision. La transparence est en revanche au rendez-vous dans les airs solistes où les instruments concertants retrouvent toute leur place. Bien sûr, au fil du concert, l’oreille se fait ou peut-être est-ce la balance elle-même qui s’améliore. En tout cas, après l’émouvante berceuse « Ruht wohl » le choral final et son aspiration au ciel et à l’éternité laissent un long moment le public en suspens avant des applaudissements nourris et mérités2

Avec un programme aussi chargé, nous n’avons eu que peu de temps à consacrer aux lieux eux-mêmes, une abbaye cistercienne remarquablement conservée et restaurée qui constitue en soi une attraction touristique de premier plan mise en lumière par les très belles verrières de Jean-Pierre Raynaud et dont les extérieurs bénéficient des jardins créatifs de Gilles Clément. Si elle offre un cadre exceptionnel à un programme de très grande qualité, le festival d’été n’est pas l’activité unique du lieu et elle a reçu en 2008 le label de Centre culturel de rencontre et offre toute l’année une programmation et des activités.

___________

1. L’ensemble continue de tourner deux programmes différents pendant cet été.

2. L’ensemble redonnera cette passion le 19 août prochain à Rocamadour.

plume_07 Frédéric Norac
Noirlac, 16 juillet 2022


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Lundi 18 Juillet, 2022 16:44