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Teatro Massimo de Palerme, 20 janvier 2022 (streaming live) —— Frédéric Norac.

Cosa nostra : Les Vêpres siciliennes vues par Emma Dante

Giuseppe Verdi : Les Vêpres siciliennes, Teatro Massimo à Palerme, 20 janvier 2022. Capture d'écran.

En ouverture de sa saison 2022, le Teatro Massimo de Palerme propose Les Vêpres siciliennes, grand opéra en cinq actes de Verdi, créé à l’Opéra de Paris en 1855 et très rarement donné, encore moins dans sa version originale française et dans son intégralité. La metteuse en scène Emma Dante, native de Palerme et femme engagée, ne pouvait manquer de donner à cette production des résonances contemporaines et d’en profiter pour parler de la Sicile d’aujourd’hui et de celle d’hier. Un hier très proche puisqu’il est celui des années de la lutte contre la maffia et de ses martyres. Même si certains éléments des costumes continuent d’évoquer l’action d’origine, située au XIIIe siècle pendant « l’occupation » française, elle fait clairement, avec les sbires du gouverneur Guy de Montfort, allusion aux nervis de Cosa Nostra et à la violence maffieuse. Cette violence omniprésente se déploie singulièrement dans les scènes du ballet. Ce dernier, un des plus célèbres de Verdi, a été confié à la chorégraphe Manuela Lo Sicco qui en a réparti les quatre mouvements en manière de « divertissement » entre les cinq actes. Divertissement si l’on peut dire, car le second, celui des douze fiancées à l’acte II, se transforme en une scène d’enlèvement où les robes des mariées retroussées deviennent des sacs poubelles dans lesquels les jeunes femmes sont emballées et trainées hors scène par leurs ravisseurs. Celui du premier acte, exécuté sur scène par trois musiciens de rue (contrebasse, accordéon et clarinette) donne le ton. Dansé par une unique ballerine sur un monceau de détritus accumulés devant la fameuse fontaine Pretoria, un monument emblématique de Palerme, dont les statues de dieux et de héros portent des têtes d’animaux dans cette étrange réplique, il ouvre d’emblée le discours polémique sur l’état actuel de la ville. Et je vous laisse découvrir celui tout à fait extraordinaire où apparait une allégorie de la Foi chrétienne désemparée et hagarde. Tout au long de sa mise en scène, Emma Dante accumule les allusions à la culture sicilienne comme ces « puppi » (marionnettes typiques évoquant la lutte contre les Sarrazins) qui déversées inertes devant le rideau pendant l’ouverture, reviennent régulièrement et tentent de sortir péniblement de leur impuissance.

Giuseppe Verdi : Les Vêpres siciliennes, Teatro Massimo à Palerme, 20 janvier 2022. Capture d'écran.

Pour servir cette production exceptionnelle, le Teatro Massimo a réuni une distribution de très haut niveau à qui on ne fera qu’un reproche majeur, celui d’une articulation française, au mieux négligée, au pire erratique. Seule exception, la magnifique duchesse Hélène de Selene Zanetti, grande lyrique aux aigus sublimes, expressive et engagée, à qui ne manque peut-être qu’un petit rien dans l’extrême grave pour la difficile décente chromatique de son air du 4e acte, et un peu plus de liberté dans la vocalise, pour celui du 5e, pétrie de grâce et de légèreté. Ces petites limites ne l’empêchent pas de frôler l’idéal, d’autant plus que son articulation française est d’une totale clarté et quasiment sans accent. On ne saurait en dire autant de ses partenaires. En Henri, Leonardo Caimi au français plus qu’approximatif met longtemps à se chauffer, paraissant pendant les deux premiers actes à la limite de ses moyens et de la justesse, et ne commençant à trouver son assise que dans les derniers actes. Pourtant familier du rôle de Jean Procida, un des musts du répertoire de basse noble, Erwin Schrott se perd souvent dans le texte, ajoute beaucoup d’effets histrioniques à son incarnation et gâte un peu une interprétation qui gagnerait à plus de sobriété et de profondeur. Le baryton Mattia Olivieri (Montfort) se révèle remarquablement stylé dans son grand air et le duo avec Henri de l’acte II ainsi que dans l’ensemble des numéros musicaux. La voix n’est pas très large, mais remarquablement conduite et l’on regrette que le chanteur ne fasse pas plus d’effort sur le texte dans les récitatifs. D’excellents seconds rôles, un chœur remarquablement préparé, et un orchestre qui donne le meilleur de lui-même sous la direction nuancée, parfaitement équilibrée et attentive au plateau, de son directeur musical Omeir Meir Welber contribuent à la réussite de ce spectacle passionnant et qui montre que cet opéra français de Verdi n’est pas si « raté » qu’on le prétend souvent, malgré le livret assez laborieux de Scribe et Duveyrier. Aux saluts finals, quelques huées à l’arrivée de la metteuse en scène et de son équipe montrent que son approche a fait mouche, mais elles sont isolées et très vite couvertes par des applaudissements nourris amplement mérités.

Spectacle visible librement en replay sur Arte Concert jusqu’au 19 avril 2022.

Frédéric Norac
20 janvier 2021


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