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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— Les œuvres pour piano seul de Franz liszt

Les études ; Les rhapsodies ; Les années de Pèlerinage ; Harmonies poétiques et religieuses ; Consolations ; Apparitions.

Franz Liszt : Harmonies poétiques et religieuses

On a dit à quel point, dans les années 1830 et suivantes où il fréquentait assidûment les salons littéraires et artistiques de Paris, le jeune Liszt fut un grand dévoreur de littérature. Qu’il se soit senti des affinités très fortes avec Lamartine, son aîné de vingt ans, ne saurait surprendre tant les deux hommes avaient de choses en commun : le génie, bien sûr, mais aussi l’enthousiasme, le goût des choses généreuses et, plus encore peut-être, l’art de mêler Dieu et amour. Parmi les lectures du musicien figuraient en bonne place les Harmonies poétiques et religieuses que Lamartine avait publiées en 1830 en déclarant avoir visé à y « reproduire un grand nombre des impressions de la nature et de la vie sur l’âme humaine ». Plus loin dans l’Avertissement du poète figuraient ces quelques lignes que Liszt s’empressa de reprendre à son compte lorsqu’en 1834, il publia une première pièce de son oeuvre du même nom : « Il y a des âmes méditatives que la solitude et la contemplation élèvent invinciblement vers des idées infinies, c’est-à-dire vers la religion ; toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne muet à la Divinité et à l’espérance… ».

1. Invocation, 2. Ave Maria, 3. Bénédiction de Dieu dans la solitude, 4. Pensée des morts, 5. Pater Noster, 6. Hymne de l’enfant à son réveil, 7. Funérailles, 8. Miserere, 9. Andante lagrimoso, 10. Cantique d’amour, plus l'Hymne de la nuit et l'Hymne du matin.

sur les dix pièces constituant ce grand recueil publié en 1853, neuf furent écrites dans les années 1845-1852, la dixième, no 4 du recueil, étant celle publiée dès 1834, mais dûment remaniée et dotée de son nouveau titre Pensée des morts. Cinq d’entre elles (les nos 1, 3, 4, 6 et 9) sont directement inspirées par les vers de Lamartine ; trois procèdent ouvertement de chants liturgiques, les deux restantes (Funérailles et Cantique d’amour) ayant un caractère plus profane. Au total, une heure et demie d’une musique particulièrement chère au cœur des lisztiens les plus fervents, même si l’on admet en général que, musicalement, ces pages sont d’un intérêt très inégal.

Parmi ces pièces dont on peut parfois se demander si le musicien les destinait vraiment à être jouées en public, distinguons d’emblée deux œuvres de premier plan qui, du reste, sont les seules du recueil à figurer régulièrement au programme des récitals. C’est d’abord l’immense, dix-huit minutes magnifiquement inspirées, Bénédiction de Dieu dans la solitude, où Liszt, dans un sentiment religieux très « romantique » qui n’exclut ni la passion ni l’exaltation pathétique, se laisse porter par les vers de Lamartine repris en exergue :

D’où me vient, ô mon Dieu, cette paix qui m’inonde ?

D’où me vient cette foi dont mon cœur surabonde

A moi qui tout à l’heure, incertain, agité

Et sur les flots du doute à tout vent ballotté,

Cherchais le bien, le vrai, dans les rêves des sages

Et la paix dans des cœurs retentissant d’orages ?

Franz Liszt, Harmonies poétiques et religieuses, « Bénédiction de Dieu dans la solitude », par Alfred Brendel

Loin par l’esprit de ce chant infini magnifié par un orchestre de harpes en arpèges, c’est d’autre part Funérailles, sorte de « poème symphonique » composé en octobre 1849 à la gloire de trois patriotes exécutés lors de la révolution qui déchira la Hongrie en 1848-1849. Une œuvre sombre, poignante, puissante et tragique, comme les évènements qui l’ont inspirée, et d’une criante sincérité : on ne s’étonnera pas qu’elle soit la plus célèbre du recueil.

Franz Liszt, Harmonies poétiques et religieuses, « Funérailles », par Mikhail Pletnev.

Mettons délibérément à part les trois modestes pièces « liturgiques » : Ave Maria, Pater Noster (l’une et l’autre transcrites de chœurs religieux écrits par Liszt en 1846) et Miserere (hommage à Palestrina dont il avait entendu des œuvres à la Chapelle Sixtine). Les deux premières retiennent quand même l’attention par leur touchante ferveur, là où la troisième a vite fait d’abandonner Palestrina en chemin. Notre musicien se montre assurément plus inspiré, et expansif, lorsqu’il se retrouve en terre plus profane, comme dans le somptueux Cantique d’amour par lequel il conclut le recueil, une pièce ouvertement romantique qu’il transcrira pour harpe en 1856.

Franz Liszt, Harmonies poétiques et religieuses, « Cantique d’amour », par Aldo Ciccolini.

Quant aux quatre autres morceaux directement inspirés de Lamartine, Liszt y est rarement à son meilleur. En particulier, la suavité de l’Hymne de l’enfant à son réveil, issu d’un chœur de femmes avec accompagnement d’harmonium ou de harpe, ne saurait laisser un souvenir impérissable. D’autre part, le musicien étant supposé réussir mal dans les larmes, certains auditeurs trouveront toujours à douter de sa sincérité dans l’Andante lagrimoso écrit d’après le poème « Une larme ou Consolation », mais il est permis d’y entendre une belle « élégie au ton à la fois mâle et résigné »34. Invocation, qui ouvre le recueil dans le ton hymnique de mi majeur cher au compositeur, en constitue un portique à sa mesure, impressionnant même, voire un peu déclamatoire avec tous ces accords battus, mais on ne saurait reprocher à Liszt de s’être laissé emporter par les vers de Lamartine :

Élevez-vous, voix de mon âme

Avec l’amour, avec la nuit !

Elancez-vous comme la flamme

Répandez-vous comme le bruit !

Flottez sur l’aile des nuages

Mèlez-vous aux vents, aux orages,

Au tonnerre, au fracas des flots !

On reconnaîtra de même une certaine grandeur, et une vraie profondeur, à l’immense Pensée des morts ; ce morceau étrange, plein d’interrogations angoissées avec son motif obsédant de trois notes, serait une grande pièce lisztienne sans cette conclusion consolatrice où le musicien semble s’être un peu égaré en passant à un cantabile d’une écriture évoquant bizarrement une certaine sonate « au Clair de lune »…

Franz Liszt, Harmonies poétiques et religieuses, « Pensée des morts, par Sviatoslav Richter.

En marge de ce recueil, signalons à l’attention des amateurs passionnés deux autres pièces dignes d’intérêt qui auraient pu y figurer mais que Liszt écarta au moment de la publication : il s’agit de l’Hymne de la nuit et de l’Hymne du matin, l’une et l’autre achevées en 1847.

Franz Liszt, Hymne de la nuit, par Kálmán Dráfi.

Franz Liszt, Hymne du matin par Wojciech Waleczek.

 

 

Franz Liszt, Harmonies poétiques et religieuses, par François-Frédéric Guy.

Notes

34. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, 1702.

plume Michel Rusquet
16 janvier 2020
© musicologie.org


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bouquetin

Samedi 16 Janvier, 2021 18:17