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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte ——

Les œuvres pour piano seul de Franz liszt

Franz Liszt : choix de pièces pour piano composées entre 1881 et 1887

Wiegenlied, Die Trauergondel, R.W.-Venezia, Am Grabe R. Wagners, Trübe Wolken, Schlaflos ! Frage und Antwort, Unstern !, Bagatelle sans tonalité, Méphisto-Polka, trois Csardas).

Nous regroupons ici diverses pièces de la toute dernière période créatrice de Liszt, entre 1881 et 1887, qui n’ont certes par des proportions justifiant d’être qualifiées de « grandes œuvres » mais revêtent une importance toute particulière, tant le « paysage » du compositeur s’y révèle transformé. « Partis des riantes vallées helvétiques, nous voici au désert. Rien n’est plus émouvant, chez Liszt, que cette ascèse finale ; que cette insouciance du public, lui qui eut les salles les plus frénétiques ; que ce consentement, lui dont la musique revêtit les brocarts les plus somptueux, à l’humble bure des dernières pièces pour le piano. Toutes ces pages où il vaticine nous demeurent encore énigmatiques ; pauvres de sons, simplissimes à jouer, mais incandescentes sous cette apparence de cendre ; […] notre siècle…découvre ici avec stupeur les prémices de Schönberg, de Bartók. »55 

Wiegenlied (Berceuse), avec son bercement légèrement boiteux et ses harmonies tendres et mystérieuses, est une pièce d’une candeur immatérielle, dont l’écriture, toute en clé de sol, n’utilise que le haut du clavier et se raréfie encore à l’approche de la fin, donnant l’impression « de se mouvoir vulnérablement sur un fil ténu, entre songe et sommeil. »56

Franz Liszt, Berceuse, S 198, par Alexander Djordjevic (2009) .

Die Trauergondel (« La Lugubre Gondole ») existe en trois versions dont une pour piano et violon ou violoncelle et deux pour piano écrites l’une en 1882 et l’autre en 1885. Évoquant la première version, Liszt disait avoir « écrit cette élégie à Venise, par une sorte de prémonition, six semaines avant la mort de Wagner » ; Venise où il s’était installé pendant l’hiver de 1882-1883, dans un appartement du palais Vendramin loué par Wagner qu’il allait quitter mi-janvier pour ne plus jamais le revoir. Cette première version, la plus concentrée des deux, est celle dont la musique exprime le mieux ce terrible pressentiment, « étrange élégie d’une éloquence erratique, emplie de chromatismes et qu’aucune assise tonale ne paraît plus soutenir. »57  La seconde  est plus développée et se signale par une théâtralité plus marquée, qui pourrait justifier un lointain rapprochement avec les Funérailles de 1849.

Franz Liszt, La lugubre gondola, S 200, no 1, par Maurizio Pollini (1990).

Franz Liszt, La lugubre gondola, S 200, no 2, par Arcadi Volodos, 2006.

On peut évidemment en rapprocher R.W.-Venezia, un « tombeau » de deux pages que Liszt écrivit juste après avoir appris la mort de Wagner, ainsi bien sûr que Am Grabe R. Wagners (« Sur la tombe de R. Wagner »), une pièce comportant diverses versions (pour piano, pour quatuor, pour orgue ou harmonium), de caractère plus serein, dans laquelle Liszt « joue sur la ressemblance entre le motif des cloches de Parsifal et un thème de son propre oratorio, Les Cloches de la cathédrale de Strasbourg, antérieur (1874) à l’opéra de Wagner ».58 

Franz Liszt, R.W.-Venezia, S 201, par Yulianna Avdeeva, enregistrement public.
Franz Liszt, Am Grabe R. Wagners, S 202, par Jenő Jandó

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Avec Trübe Wolken (« Nuages gris »), de 1881, on a par excellence l’illustration de la dernière manière de Liszt. Écrite avec une économie de moyens étonnante, cette page mélancolique est aussi prenante qu’énigmatique. Tout y est étrange jusqu’à la fin du morceau, avec cette montée chromatique dans la grisaille annoncée par le titre et cet accord final irrésolu, suspendu dans le temps et l’espace, comme si, d’un bout à l’autre, le compositeur s’était ingénié ici à remettre en cause les paramètres de l’écriture musicale.

Franz Liszt, Trübe Wolken (« Nuages gris »), S 199, par Krystian Zimerman (1991)

Schlaflos ! Frage und Antwort (« Sans sommeil ! Question et Réponse ») est un bref nocturne inspiré d’un poème de Toni Raab. Comme l’annonce son « guide d’écoute » affiché dans le titre, il s’ouvre par un flot d’arpèges passionné qui cède vite la place à des accords consolateurs pour s’achever dans le plus grand dépouillement.

Franz Liszt, Schlaflos ! Frage und Antwort (« Sans sommeil ! Question et Réponse »), S 203, par André Watts.


Unstern ! (« Sinistre », ou « Mauvaise étoile ») « semble, dans sa sombre monotonie, vouloir écarter les coups du Destin – violentes dissonances, accords d’orgue – mais retombe à la fin dans un accablement sans espoir, comme figé. »59  Les accents effrayants du début ne seront pas vraiment effacés par l’irruption des sonorités liturgiques d’un choral qu’on aurait cru salvateur, et la fin du morceau, sur un si majeur étrangement vague et indistinct, ne sera nullement une délivrance.

Franz Liszt, Unstern ! (« Sinistre »), S 202, par Yulianna Avdeeva, enregistrement public, Moscou 2018.


Enchaîné à Unstern !, comme le suggère Guy Sacre, En rêve, nocturne, qui date de la même année 1885, viendrait opportunément nous libérer de cette sinistrose. Ce morceau, « avec sa mélodie câline et ses doux battements de croches, ne respire que la paix et l’oubli, dans un climat nocturne, de plus en plus diaphane à mesure que la musique progresse vers le registre aigu, qu’elle s’installe toute en clé de sol, et que vibrent dans cet air purifié les premiers trilles de l’aube. »60 

Franz Liszt, En rêve, nocturne, S 207, par André Laplante.


Dans la même aspiration à la délivrance, on se tournera volontiers vers la Bagatelle sans tonalité, probablement écrite elle aussi en 1885. Cette courte pièce, qui, devait être à l’origine une ultime Méphisto-Valse, apparaît comme un épilogue visionnaire.

« Elle marque en effet l’avancée extrême du compositeur vers la dissolution du monde tonal (qu’un théoricien musicologue belge, Fétis, lui avait fait entrevoir). Il atteint ici un point de non-retour. Ce Liszt-là appartient entièrement au xxe siècle. »61

Franz Liszt, Bagatelle sans tonalité, par Pascal Mantin 2007 ((piano Erard 1880).


Dans le même esprit, un détour s’impose vers la Méphisto-Polka (1883). « Avec ses grupettos frémissants, ses notes répétées, ses vives appogiatures, ses frissons chromatiques, avec ce staccato généralisé qui rit sans mordre, qui bondit sans grincer, ne se joue-t-elle pas du Diable lui-même, pris à son propre jeu, et forcé de danser sur une estrade de fortune ? »62 

Franz Liszt, Méphisto-Polka, S 217, par Sviatoslav Richter, enregistrement public, 1994.

Et voici enfin, signant le retour du compositeur à ses racines hongroises, et nous rappelant qu’en ces années-là (1881-1884) Liszt séjournait assez souvent à Budapest , les trois csardas, à commencer par la fameuse Csardas macabre, une œuvre au rythme implacable dans laquelle, bien avant Bartók, le piano se trouve traité en véritable instrument à percussion. « Par ailleurs, son thème anguleux, ses brusques oppositions de registres, ses modulations aventureuses et sa tonalité incertaine en font, sur le plan de l’écriture, une page curieusement prémonitoire. »63  Relevons avec Guy Sacre que « Liszt lui-même trouvait la Csardas macabre si étrange qu’il nota sur la couverture du manuscrit : Peut-on écrire ou écouter une chose pareille ? ».

Franz Liszt, Csardas macabre, par Zoltán Kocsis, enregistrment public.

Des deux autres, on retiendra surtout la Csardas obstinée, qui est sans doute la meilleure des trois et du moins la plus emballante à l’audition avec son ostinato de quatre notes descendantes sur une basse en croches et son staccato obstiné.

Franz Liszt, Csardas obstinée, par Dezső Ránki, enregistrement public Raiding, 21 mars 2010.

Notes

55. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 1667 [format epub] [format PDF].

56. Ibid., p. 1720.

57. Tranchefort François-René, Guide de la musique de piano et de clavecin, Fayard, Paris 1998, p. 477.

58. Sacre Guy, op. cit., p. 1721-1722.

59. Tranchefort François-René, op. cit., p. 476-477.

60. Sacre Guy, op. cit., p. 1723.

61. Tranchefort François-René, op. cit., p. 474.

62. Sacre Guy, op. cit., p. 1729.

plume Michel Rusquet
15 février 2021
© musicologie.org


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Lundi 15 Février, 2021 2:27