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Vezelay, 21 et 22 août 2021 —— Frédéric Norac.

Les Rencontres musicales de Vezelay 2021 : éclectisme et mixité

Ce qui fait le plaisir d’un week-end à Vézelay, autant que la découverte de nouveaux répertoires et de nouveaux interprètes, c’est la diversité et la richesse des propositions. En deux jours, quatre concerts où se rencontrent Purcell, la musique chorale et le flamenco, une version monodique des chansons de Josquin Desprez, et un somptueux programme de musique sacrée où la Venise du xviiie siècle brille dans toute sa splendeur. Mais il y aussi les surprises des concerts de la terrasse, une sorte d’off (gratuit), où les interprètes sortent de l’univers de la musique « sérieuse » pour montrer des aspects plus inattendus de leur personnalité et où la fantaisie le dispute au talent et à la créativité.

Purcell, Songs and Dances

Photographie © François Zuidberg.

Vault-de-Lugny, église Saint-Germain, 21 août.

Pour ce concert entièrement consacré a Purcell, Francois Lazarevitch et ses Musiciens de Saint-Julien ont voulu associer à ses Songs et aux airs extraits des opéras et des « maskes », des airs de danse auxquels par le jeu d’une instrumentation plus étoffée qu’elle ne l’est de coutume, il parviennent à donner un relief neuf. Si le versant instrumental du programme est sans doute ce qui en fait l’originalité, on regrette que la réverbération du lieu ne soit guère favorable à la richesse de la polyphonie et ait parfois tendance à brouiller les plans sonores comme dans la chaconne de The Fairy Queen qui prolonge l’air « One charming night ». L’on savoure certes la richesse des timbres et singulièrement celle des bois, les flutes et la musette du chef ainsi que celle de Lucile Tessier et de son hautbois, mais, dans les grands ensembles, la sonorité des Musiciens de Saint-Julien paraît parfois perdre de sa cohérence. Tim Mead, quant à lui, n’a rien à craindre d’une acoustique qui porte sa voix suave, aux registres parfaitement homogènes. Élégant et subtil, voire un peu retenu, il est le parfait héritier de la longue lignée des contre-ténors britanniques qui, depuis Alfred Deller, fait son miel de ce répertoire. Mais avec une voix rompue au répertoire lyrique, il se montre capable de puissance autant que de délicatesse et fait montre d’une rare expressivité dans le célèbre Cold Song qu’il transforme en une sorte de supplique désespérée, suivant immédiatement un « Fairest Isle » de King Arthur à la ligne parfaite. Ces deux airs magnifiques constituent sûrement les moments les plus intenses d’un très beau concert auquel le contre-ténor ajoute, dans une totale évidence, comme un pendant à « O solitude » avec lequel il débutait, le fameux Music for a while et l’ensemble, une gigue traditionnelle irlandaise où la richesse instrumentale fait merveille.

Lamento

Photographie © François Zuidberg.

Vézelay, basilique, 21 août.

Depuis quelque temps la tentation semble forte chez les interprètes de musique ancienne de revisiter leur répertoire avec les ressources des musiques « traditionnelles ». Pour son nouveau programme, intitulé Lamento, en création à Vézelay, Matthieu Romano a eu l’idée de s’associer à la cantaora Rocio Marquez, elle-même figure du renouveau du flamenco qu’elle pratique de façon très personnelle, c’est-a-dire en solitaire, sans le soutien de la guitare et de la danse. Au risque de passer pour un puriste, disons-le d’emblée, la rencontre nous a semblé parfois un peu artificielle. D’abord parce que la chanteuse amplifiée ne parait pas vraiment s’intégrer à l’ensemble, mais plutôt s’en servir comme une espèce d’écrin sonore. C’est particulièrement frappant dans le Lamento della Ninfa ou du reste le chœur est beaucoup trop nombreux pour restituer la dimension madrigalesque de la pièce de Monteverdi. Ce n’est pas qu’une question de style, mais bien d’équilibre sonore, car, dans la création de Fabien Touchard, « Una cancion de guerra », conçue spécialement pour cette formation, ou dans les deux pièces flamenca arrangées par Stéphane Mège, dont la deuxième, « Tierra y cientro », accompagnée par le théorbe et la viole de gambe et les fredons du chœur nous emmène aux limites de la « variété », cette impression se dissipe. Chacun dans son répertoire excelle. Dans le flamenco pur, la chanteuse, se révèle particulièrement fascinante, notamment dans la pièce « El ultimo organito » où elle ne cesse de glisser de la déclamation au chant et bien sûr dans les pièces traditionnelles où son timbre âpre et chaleureux et l’intensité de son chant nous emmènent au plus profond de l’âme gitane et atteint souvent le fameux « duende ». L’ensemble Aèdes, quant à lui, se montre d’un époustouflante virtuosité dans les Nuits de Iannis Xenakis, une pièce saisissante qui concentre une violence et un pouvoir d’évocation inouï, ainsi que dans la Suite de Lorca de Einojuhani Rautavaara, quatre pièces d’une belle concision qui capturent pleinement l’esprit du poète espagnol. Conçu comme une espèce de cérémonie sans solution de continuité ou presque, ce concert ambitieux n’atteint pas tout à fait son but pour cause d’éclectisme. En effet ni l’Agnus Dei de Barber, ni la Passacaglia della vita, ni même le Misere d’Allegri au déploiement duquel la Basilique offre un bel espace, ne peuvent être rattaché à la notion de Lamento, il est vrai assez vague. Peut-être le même programme plus concentré et dans d’autres conditions acoustiques trouverait-il sa pertinence.

Josquin, Adieu mes amours

Photographie © François Zuidberg.

Asquins, Église Saint-Jacques le Majeur, 22 aout.

Dans l’intimité de l’Église d’Asquins, le baryton Romain Bockler offrait une approche inédite des chansons de Josquin Desprez dont il révèle avec la complicité du luthiste Bor Zuljan avec qui il forme le duo « Dulces Exuviae », la richesse expressive, particulièrement valorisée par son chant naturel, un sens de la dynamique et des nuances qui leur rend une proximité, moins perceptible habituellement dans la complexité de la polyphonie. Maîtrisant parfaitement l’abondante ornementation, usant avec finesse de la prononciation restituée pour accentuer la musicalité du texte sans trop nuire au sens, il offre un récital varié bien que souvent dominé par la mélancolie des amours perdues. Il se fait aussi narrateur pour replacer la production du compositeur dans son contexte et en évoquer la personnalité, avec quelques touches d’humour et sans jamais se montrer platement didactique. D’une musique plutôt exigeante, il tire un concert d’une totale évidence et, sans jamais en trahir l’esprit, la rend parfaitement accessible à l’auditeur actuel. Soutenu par le luth délicat de Bor Zuljan qui offre continuité et respiration à ce programme à travers des pièces qui sont autant de variations sur les chansons elles-mêmes, il célèbre avec beaucoup d’opportunité le cinquième centenaire de la mort du compositeur.

Gloria !

Photographie © François Zuidberg.

Vézelay, basilique, 22 août.

Quoi de plus évident que la musique de Vivaldi interprétée par l’enthousiaste Giulio Prandi et son ensemble Ghislieri pour terminer en beauté quatre jours de festival ? Si le Gloria de Vivaldi, pièce un peu composite, n’est pas une rareté absolue, la direction énergique, voire un peu nerveuse, du chef italien lui donne toute la flamboyance souhaitable, bien servie par un chœur homogène aux voix colorées, un ensemble instrumental de qualité et deux brillants solistes, la hautboïste Rei Ishizaka et le trompettiste Matteo Macchia, ainsi qu’un trio de chanteuses de premier plan dont se détache particulièrement l’alto de Marta Fumagalli. Le concert s’ouvrait avec une pièce plus rare, mais tout à fait remarquable, le Dixit Dominus de Baldassare Galuppi. Au fil de cinq mouvements très contrastés, on découvre un compositeur d’une grande originalité dont la musique est imprégnée d’un dramatisme tout droit venu de l’opéra, notamment dans le « Juravit » où il fait dialoguer l’alto solo avec le chœur et le « De torrente » qui met en valeur la soprano ainsi que dans l’imposant Gloria final. Entre les deux pièces, l’ensemble donnait un bref concerto (en ré mineur RV.128) qui permettait d’apprécier la qualité des deux premiers violons. Sandrine Piau qui assurait les parties de soprano des autres pièces, affrontait le très exigeant motet « In furore iustissimae irae ». Avec les années si le timbre est intact, la voix s’est quelque peu raidie. Elle en donne une vision quasiment expressionniste, notamment dans la première partie « vocalisante » extrêmement tendue dont elle restitue avec force le caractère angoissé et furieux. Sa voix s’élargit dans le da capo, auquel elle ajoute d’intéressantes variations et retrouve toute sa virtuosité pour l’alléluia final. En bis, le chef donne un rare Magnificat de Francesco Durante, pièce polyphonique qui valorise particulièrement un chœur d’un niveau remarquable.

Un petit tour sur la terrasse

Photographie © D. R.

Agathe Peyrat & Pierre Cussac : Ma p’tite chanson, La Terrasse, 21 juillet ; Bingo ! : le loto musical du Trio Musica humana, La Terrasse, 22 aout

Commençons par le joli tour de chant d’Agathe Peyrat, accompagnée par l’accordéon plein de finesse de Pierre Cussac. Sans renier tout à fait ses origines de soprano lyrique de bonne école, à l’aigu fruité, la chanteuse parcourt un répertoire varié où se côtoient Bourvil, Yvonne Printemps (Je chante la nuit), Les Beatles (Yesterday), Lisa Minelli… et bien d’autres. Elle dit les textes aussi bien qu’elle les chante et son concert est un petit voyage détendu et convivial, sans banalité ni prétention, et une bien agréable entrée en matière pour ces deux journées sans temps mort.

Photographie © François Zuidberg.

Il faut encore dire un mot d’un spectacle tout à fait hors normes que proposait le dimanche après-midi la terrasse. Sous couvert d’une sorte de Loto — ce jeu ringard qui se joue encore un peu dans nos campagnes —, le trio Musica humana, composé du baryton Igor Bouin, du ténor Martial Pauliat et du contre-ténor Yann Rolland, proposait une parodie délirante de jeu télévisé, agrémentée de numéros chantés et dansés tout à fait désopilants qu’ils empruntent à tous les répertoires, de Boby Lapointe à Claude François en passant par Starmania et la pop rock allemande. Les garçons ont de l’énergie à revendre, un humour qui fait toujours mouche et inventent trois personnages hauts en couleur qui n’ont rien à envier aux Inconnus de la grande époque. Bien sûr qui dit Loto dit participation du public et c’est avec délice et frayeur, à l’idée de gagner, que chacun cochait bravement les cases des numéros tirés par ces trois animateurs farfelus dont l’un finit même en robe fourreau en lamé. Ce spectacle, en création, vous tient en haleine pendant près d’une heure quarante-cinq sans que jamais on ne se lasse des facéties de ces énergumènes. Il faut dire que s’ils ont eu l’idée de ce spectacle tout à fait inclassable, ils ont su trouver le metteur en scène le plus adapté à leur projet en la personne de Corinne Benizio (de Shirley et Dino).

 

Frédéric Norac
21 et 22 août 2021


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Vendredi 27 Août, 2021 15:15