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Théâtre des Champs-Élysées, 22 décembre, —— Frédéric Norac.

La Vie parisienne en version « originelle »

La vie parisienne. Photographie © MariePétry.

Offenbach était un musicien prolixe, composant à tour de plume, en toutes circonstances et en tous lieux, parfois plus que nécessaire, et surtout travaillant et retravaillant ses œuvres au fil de leur montage. Les Contes d’Hoffmann ont ainsi livré plusieurs versions différentes — pas moins de trois éditions connues à ce jour pour cet opéra laissé inachevé. La découverte du matériel d’orchestre « manuscrit » de La Vie parisienne dans les archives du Théâtre du Palais Royal où elle fut créée en 1866, a conduit le musicologue de la Fondation Bru Zane, Sébastien Troester, à en concocter une nouvelle version que propose le théâtre des Champs-Élysées pour les fêtes de fin d’année. Non seulement elle rétablit un quatrième et un cinquième actes passés à la trappe dans la version définitive, mais elle substitue à des numéros connus des pièces inédites et en intègre aussi de nouvelles qui n’avaient jamais été créées.

En tout, ce ne sont pas moins d’une trentaine de numéros qui ont été retouchés, complétés, ajoutés dont certains se révèlent tout à fait remarquables. On citera notamment une véritable ouverture en forme de pot-pourri ; à l’acte III, un air pour Urbain, le Trio militaire, un quintette et la chanson de la balayeuse (des couplets de genre « réaliste » tout à fait étonnants), le quatuor du cocher à l’acte IV, et tout un jeu parodique sur le Don Giovanni de Mozart à l’acte V. Bref, il est impossible de tout citer, mais la physionomie de l’opéra-bouffe en est profondément modifiée. Bien sûr, pour intégrer tout ce matériel, il faut faire de la place et certains airs connus ont disparu comme celui de Metella à l’acte I, le fameux « Connais pas », remplacé par une simple réplique. Exit aussi l’entrée des convives dans la scène de la table d’hôtes ainsi que l’ensemble de la griserie au troisième acte. A vrai dire, si certaines nouveautés sont tout à fait réjouissantes, l’ensemble y perd peut-être un peu en cohérence et en efficacité, surtout dans les deux derniers actes. Quant à l’équilibre entre les différents personnages, il semble renforcer la présence des personnages secondaires au détriment des principaux.

La vie parisienne. Photographie © MariePétry.

Pour sa première mise en scène, Christian Lacroix a choisi d’être fidèle au livret et d’implanter l’action à l’époque de la création, ménageant les dialogues d’origine (et l’usage de l’imparfait du subjonctif) et créant des costumes somptueux, on pouvait s’y attendre, qui relisent très librement les styles du Second Empire. Son décor, qui accumule en un seul et même espace, tous les lieux de l’action, la gare de l’Ouest, l’appartement de Gardefeu, l’Hôtel de Quimper-Karadec et le Grand café du dénouement, est bien encombré et laisse une impression de bric-à-brac peu réussi. Le petit ensemble de huit danseurs qui vient régulièrement animer le plateau a bien du mérite d’y trouver sa place surtout quand en plus le chœur est également présent. Son approche joue résolument la carte du vaudeville, parfois jusqu’à l’outrance, comme dans les scènes de la baronne de Quimper-Karadec. Il se permet aussi quelques excursus décalés comme ce défilé de travestis pour illustrer le fameux air des « petits pieds de la Parisienne » et un traitement plutôt ambigu des rapports de Bobinet et Gardefeu qui ont l’air de copains très intimes plutôt que de coureurs de jupons. L’ensemble en fait fonctionne plutôt bien avec une distribution (la seconde) à laquelle il faut reconnaître de grandes qualités théâtrales qui compensent dans certains cas quelques limites en termes vocaux. Plus que le Gardefeu de Flanan Obé à la vocalité peu définie (ténor trial ou baryton-martin ?), c’est le baron de Gondremarck truculent de Frank Leguérinel à la faconde inépuisable qui semble mener la danse. Peu convaincant en Brésilien, Damien Bigourdan compose un Gontran et surtout un Frick très savoureux. Le Bobinet de Marc Mauillon concilie élégance du chant avec une caractérisation efficace. Laurent Kubla se distingue remarquablement en Urbain comme en Alfred. Du côté féminin, Florie Valiquette est une Gabrielle de petit format, au timbre agréable, mais dont les aigus peinent à passer la rampe. ll en va un peu de même de la Baronne de Marion Grange un rien trop discrète et ces deux dames se font largement voler la vedette par la piquante Pauline de Elena Galiskaya au timbre somptueux. La Metella d’Éléonore Pancrazi, bien chantante, manque peut-être un peu d’étoffe pour un rôle dans lequel on a le souvenir de voix plus matures, mais elle le compense largement par un subtil mélange d’élégance et de rouerie qui lui permet de faire vivre le personnage. Tous les petits rôles mériteraient également une mention car ils contribuent avec l’excellent chœur de Namur (dont la présence s’explique par une coproduction avec Liège) à des ensembles particulièrement réussis. À la tête des Musiciens du Louvre (augmentés de leur Académie), la direction précise et peut-être un peu raide de Romain Dumas fait vivre la partition renouvelée d’Offenbach avec toute la verve voulue, conduisant à un succès mérité ce qui finalement constitue une quasi-création.

La vie parisienne. Photographie © MariePétry.

Représentations jusqu’au 9 janvier avec deux distributions en alternance (voir sur le site du TCE)

Spectacle retransmis en streaming live le 27 décembre sur Arteconcert.com et disponible en en visionnage pendant un mois.

Diffusion sur Arte le 2 janvier à 17 h.

Frédéric Norac
22 décembre 2021


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