musicologie

Monaco, le 19 décembre 2021 —— Jean-Luc Vannier.

La Danse du Soleil par la Geneva Camerata : l’horloge suisse déréglée ?

La Danse du Soleil. Photographie © Geneva Camerata.

Insolite. Alors que le public est déjà installé, des musiciens vont et viennent sur la scène ouverte. Ils discutent, argumentent, gesticulent même pour, semble-t-il, tenter de convaincre leurs interlocuteurs réticents. Mains dans les poches, le chef d’orchestre prend lui aussi une part active aux conversations. Puisque le début du spectacle est prévu à 19 h 30 et qu’il est déjà 19 h 40, quelques impatients dans la salle applaudissent pour, croient-ils, rappeler les artistes à l’ordre. En vain : il n’y a pas le feu au lac. Hautement ritualisé par la tradition, le code de l’installation de l’orchestre est cassé même si nous pressentons bien que tout cela tient lieu, in fine, d’une mise en bouche savamment pensée. Et puis entre furtivement sur le plateau le danseur et chorégraphe Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, vêtu d’un marcel aux larges échancrures et dont le regard éthéré lui donne des allures d’un noctambule tout droit sorti d’une scène alternative de Friedrichshain (Berlin). Les musiciens deviennent silencieux, détournent leurs regards, voire s’écartent afin d’éviter l’intrus. Intéressant, suggestif.

Telle se présentait, samedi 18 décembre salle Garnier, La Danse du Soleil de la Geneva Camerata, Ensemble orchestral genevois fondé en 2013 par David Greilsammer, pianiste « novateur » et musicien « engagé », après son « froid » avec l’Orchestre de chambre de Genève comme l’expliquait un article de France-Musique en date du 6 septembre 2012.

Curieux spectacle sur fond d’Ouverture et de Danses extraites de « Le Bourgeois gentilhomme » de Jean-Baptiste Lully. Une remarquable performance, surtout celle de la trentaine d’instrumentistes, imposée par la chorégraphie : mis à part les joueurs de contrebasses, trop volumineuses, tous les musiciens se prêtent au jeu dans une divertissante ambiance de complicité non dénuée de blagues dignes de potaches. Tous exécutent leur partition en se déplaçant sur scène, jouant tantôt assis, tantôt debout — oscillant lentement entre ces deux stations pendant un Andante mozartien —, éparpillés, couchés à même le sol, agenouillés et même dans le noir comme ce fut le cas avec le premier mouvement de la symphonie n° 40 en sol mineur K 550 de Wolfgang Amadeus Mozart en deuxième partie.

David Greilsammer (direction). Photographie © Geneva Camerata.

L’immixtion de la chorégraphie nous laisse davantage sur notre faim : il y a certes des moments intéressants à l’image du pas de deux esquissé entre J.K.D. de Garaio Esnaola et le maestro ou bien encore lorsque les musiciens se déchaussent — mais où est le message ? — en quittant progressivement le plateau en fin de première partie sur fond de la célébrissime — et brillamment rythmée par David Greilsammer — « Marche pour la cérémonie des Turcs » de Lully.

Trop répétitive — le même geste et la même posture sont réitérés pour chaque musicien —, la chorégraphie du danseur originaire du Pays basque nous paraît en outre manquer de substance : le fait de virevolter entre les instrumentistes, l’air inspiré, avec quelques évolutions gestuelles de bras et de jambes, ne nous aura guère convaincu. Même sentiment avec l’ultime scène christique où le corps dénudé et décharné du danseur est porté à bout de bras par l’orchestre sous un faisceau lumineux : il s’agit d’une resucée maintes fois exploitée.

Les premiers instants de cette mise en scène « déréglée » auront sans doute fait naître en nous des attentes d’une imbrication plus audacieuse entre la musique et la danse mais ils ne tiennent pas leur promesse. Les contraintes d’une exécution orchestrale, à condition de respecter la musique comme ce fut le cas avec la Geneva Camerata, montrent aussi qu’à l’impossible, nul n’est tenu.

Monaco, le 19 décembre 2021
Jean-Luc Vannier.


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bouquetin

Dimanche 19 Décembre, 2021 20:45